Nicole Mosconi (1942 – 2021)

juin 2021

Nicole Mosconi a eu un parcours d’excellence qui ne ressemble pas aux trajectoires météores dont le système universitaire français fait aujourd’hui la promotion. Sa vie professionnelle est le reflet de la manière dont les sciences de l’éducation construisaient les carrières dans les années 70, entre expérience de terrain, militantisme et recherche. Agrégée de philosophie, enseignante de lycée, assistante à l’université de Nanterre, puis Maîtresse de conférence et Professeure de sciences de l’éducation, militante syndicale et féministe, mère de trois filles, elle a eu une vie riche et composite au cours de laquelle elle a bénéficié du soutien et de la complicité de Jean, son mari, lui aussi philosophe.

Nicole Mosconi a eu un parcours d’excellence qui ne ressemble pas aux trajectoires météores dont le système universitaire français fait aujourd’hui la promotion. Sa vie professionnelle est le reflet de la manière dont les sciences de l’éducation construisaient les carrières dans les années 70, entre expérience de terrain, militantisme et recherche. Agrégée de philosophie, enseignante de lycée, assistante à l’université de Nanterre, puis Maîtresse de conférence et Professeure de sciences de l’éducation, militante syndicale et féministe, mère de trois filles, elle a eu une vie riche et composite au cours de laquelle elle a bénéficié du soutien et de la complicité de Jean, son mari, lui aussi philosophe.

 

Si elle n’estimait pas avoir toujours eu une conscience féministe, ses premiers souvenirs d’enfant tournaient autour de la place des filles dans la société. Elle racontait souvent que son père avait dit la désignant quand elle était toute petite : « on voulait un Jean-Pierre, on a eu ça ». Ensuite, elle avait été frappée par la légende ardennaise des Quatre fils Aymon, quatre garçons représentés sur le dos du même cheval. Cet incroyable engendrement de fils l’avait émerveillée, elle qui était restée fille unique. Mais à défaut d’avoir des frères, elle a probablement été le garçon manquant de la famille : elle disait avoir constamment été soutenue par ses parents, jusqu’à l’entrée à École normale supérieure de Sèvres dès la première tentative. Sa mère et son père étaient prêt·es à lui payer son redoublement contrairement aux parents de certaines de ses copines qui n’en avaient pas les moyens – ou pas les moyens pour leur fille. Ce n’était pas la première fois qu’elle avait conscience des injustices de classe : elle les avait déjà constatées en regardant la vie qu’avaient eue ses grands-parents.

 

Agrégée de philosophie dans les années 1960, elle enseigne au lycée d’Enghien où elle va rencontrer la recherche en sciences de l’éducation en la personne de Gilles Ferry. Elle rejoint alors l’équipe de recherche de l’université Paris X Nanterre, car elle veut s’instruire, dit-elle. Malgré son agrégation de philosophie qui lui aurait permis une entrée directe en doctorat, elle prend le temps de se former à la sociologie et à la psychanalyse. Elle s’éloigne un peu de la philosophie, car elle trouve qu’il y a déjà bien assez de philosophes dans la famille, en particulier dans celle de son mari !

 

Elle est étudiante en licence, puis en maîtrise et finalement, s’inscrit en doctorat avec Gilles Ferry pour travailler sur la mixité. Elle pose des questions bien impertinentes pour l’époque : la mixité est-elle vraiment une garantie pour l’égalité femmes-hommes ? L’égalité des chances, est-ce tout à fait l’égalité ? Si aujourd’hui, les réponses à ces questions ne font plus de doute, c’est bien grâce à ses travaux pionniers parus aux Presses Universitaires de France en 1989 : La mixité dans l’enseignement secondaire : un faux semblant ? Elle y montre que l’école mixte est en réalité une école au masculin neutre, dans laquelle les filles sont priées de s’aligner sur un universel en réalité androcentré. Ce livre est le premier en France à traiter de la question des rapports sociaux de sexe en éducation, suivi très rapidement des ouvrages de Marie Duru-Bellat, L’école des filles en 1990, de Christian Baudelot et Roger Establet, Allez les filles ! en 1992 et de Claude Zaidman, La mixité à l’école primaire en 1996.

 

La spécificité de la réflexion de Nicole Mosconi est d’allier la psychanalyse, la philosophie et la sociologie pour une compréhension globale de la mixité filles garçons en éducation. À l’instar de Georges Mendel qu’elle a beaucoup lu, elle se définissait à Nanterre comme socio-psychanalyste. Toutefois, elle a toujours tenu les 3 brins de sa pelote de laine théorique en continuant à s’intéresser à la philosophie en particulier avec Michèle Le Doeuff (L’Étude et le Rouet, Des femmes de la philosophie, etc. en 1989) au moment de son travail d’Habilitation à diriger les recherches, publié sous le titre Femmes et savoir. La société, l’école et la division sexuelle des savoirs chez L’Harmattan en 1994.

 

Par la suite, cette division sexuelle des savoirs deviendra la division sociosexuée des savoirs : il y a des faires et des savoirs qui sont considérés comme légitimes, naturels, désirables selon votre sexe et votre classe sociale ; et d’autres qui paraissent tabous, infamants, contre nature, ridicules, inaccessibles, voire impensables. Toutefois, s’il est vrai qu’un fils de cadre qui souhaite devenir éducateur de jeunes enfants aura du mal à se faire entendre, son projet étant perçu comme un déclassement, une fille d’ouvrier·es n’aura même pas la possibilité d’imaginer vouloir être ingénieure… Dans son HDR, elle montre également comment les savoirs officiels transmis restent profondément androcentrés. Il y a toujours un rapport de pouvoir qui est analysé dans les écrits de Nicole Mosconi, c’est pour cela qu’on peut dire qu’elle a davantage travaillé sur les rapports sociaux de sexe que sur le genre, ou alors, comme elle le dit dans son interview pour Cliopsy en 2011, sa définition est plutôt du côté de Joan Scott que de Judith Butler.

 

Le grand ouvrage qui lui permet de tricoter l’ensemble de ses réflexions théoriques est De la croyance à la Différence des sexes, sorti chez L’Harmattan en 2016. Mais entre-temps, il y a eu de nombreux écrits, en particulier tout le travail réalisé avec Jacky Beillerot et Claudine Blanchard-Laville, au sein de l’équipe Savoir et Rapport au savoir à Nanterre. Cette période a donné plusieurs ouvrages collectifs, dont Pour une clinique du rapport au savoir chez L’Harmattan en 1996.

 

Nicole Mosconi a eu également un parcours de militante, pas tellement féministe au début : sa militance d’étudiante était contre la guerre d’Algérie. Mais par la suite, elle a été à l’origine de nombre de travaux de recherche, de doctorats, d’HDR… qui ont permis de faire exister et reconnaître les rapports sociaux de sexe en éducation. Ses ancien·nes étudiant·es ou collègues, à Montréal, Genève, Lausanne, Bruxelles, Paris, Cergy, Créteil et encore bien d’autres lieux poursuivent ses enseignements en utilisant ou en faisait lire ses articles qui font maintenant référence.

 

En œuvrant au sein de l’Association nationale des études féministes (ANEF), de l’Institut Émilie Châtelet, du réseau MAGE via la revue Travail, Genre et Sociétés, de l’Association de recherche pour le genre en éducation formation (ARGEF) via la revue GEF, elle a considérablement contribué à institutionnaliser les recherches sur le genre en éducation.

 

L’annonce de son décès, le 6 février 2021 a provoqué nombre de témoignages de sympathie, qui, unanimement, soulignaient à la fois l’importance de son héritage scientifique, mais aussi ses qualités humaines, sa gentillesse et sa modestie.

 

Le Comité éditorial de la revue GEF

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Pour citer cet article

COMITÉ ÉDITORIAL DE LA REVUE GEF. (2021). In Memoriam : Nicole Mosconi (1942 – 2021). Revue GEF (5), 1-2. Repéré à https://revuegef.org

 

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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