Protéger sa meilleure amie, sauver son mec : les adolescentes n’aident que les autres

juin 2021

En 2001 sort la chanson Ma meilleure amie de Lorie, vantant les merveilles de l’amitié entre filles et décrivant ainsi l’engagement que prennent les jeunes filles les unes envers les autres : « Je serai là, toujours pour toi / N'importe où quand tu voudras ». Cinq ans plus tard ce sont deux meilleures amies, Diam’s et Vitaa, qui, dans un tube devenu un classique[1], s’entraident lorsque Vitaa découvre que son petit-ami la trompe et qu’elle déclare à celui-ci, le coeur brisé, « J'ai toujours été droite et j'vivais pour toi / J'avais confiance en toi, j'pouvais crever pour toi ! ». Ces deux hits des années 2000 visent un public majoritairement jeune et féminin et renforcent deux lieux communs que l’on rencontre chez les adolescentes : un soutien indéfectible envers sa meilleure amie, et une dévotion – même à sens unique - pour son petit-copain. A travers l’étude d’un autre secteur culturel, la télévision, nous arrivons à des conclusions qui soulignent ces mêmes comportements et valeurs chez les adolescentes en 2019.

 


[1]Confessions nocturnes, Diam’s et Vitaa, Hostile/EMI, 2006.

Les fans de Gossip Girl parlent d’amour

Cet article est issu des résultats d’un mémoire de recherche intitulé Gossip Girl : la représentation des relations abusives par les séries télévisées et sa réception par les adolescentes. Nous partons du postulat que les produits culturels auxquels sont exposés les jeunes participent de leur éducation, notamment en offrant des représentations – des modèles – aux adolescent·es. Certains de ces modèles concernent les relations amoureuses, principalement dans les produits culturels à destination des jeunes filles. Nous nous concentrons sur l’une de ces œuvres, la série télévisée américaine Gossip Girl (The CW, 2007). Il s’agit d’un teen drama, c’est-à-dire d’une série à destination des adolescent·es rythmée par de nombreux rebondissements dramatiques. Ces séries sont les héritières des soaps, feuilletons destinés aux femmes adultes.

 

La relation amoureuse au centre de Gossip Girl, entre les personnages de Blair Waldorf et de Chuck Bass, est présentée comme un idéal romantique, une relation passionnée et tumultueuse qui, tout au long des six saisons de la série, donne à voir le « Grand Amour ». Pourtant, cette relation possède les caractéristiques de ce que nous définissons comme une relation abusive. Elle présente des violences émotionnelles, verbales, psychologiques et physiques exercées par un·e partenaire sur l’autre. Dans ce couple c’est Chuck qui se montre violent à plusieurs reprises avec Blair ; l’emprise émotionnelle qu’il a sur elle se double d’une emprise patriarcale. Toutefois, cette relation est présentée comme un idéal à atteindre, ou tout du moins auquel rêver.

 

Nous cherchons à savoir si les modèles de relation présentés par les productions culturelles influencent les jeunes filles dans leurs représentations de ce qu’est l’amour. Pour cela, nous proposons une étude de cas centrée autour de la série Gossip Girl, série très populaire auprès d'un public jeune et féminin, qui donne à voir une certaine définition de l'amour à travers l'histoire d'amour centrale. Nous questionnons la représentation de l'amour dans cette œuvre culturelle à destination des adolescentes et la réception qu'en font celles-ci. Nous avons utilisé les outils et méthodes de différentes branches de la sociologie, principalement de la sociologie du genre, de la culture, de la réception et de la jeunesse, tout en convoquant également une approche par les sciences de l’éducation. Nous avons notamment adopté l’angle de la sociologie critique de la culture et de la réception pour chercher à analyser les messages idéologiques sous-jacents au sein des produits culturels et à comprendre leurs implications afin de travailler à une meilleure justice sociale et une plus grande égalité dans une perspective féministe. Pour ce faire, nous avons tenté d’accéder au regard et à la parole des adolescentes par nos méthodes d’enquête.

 

Ce travail éclaire l’influence de la série Gossip Girl sur les enquêtées qui expriment à plusieurs reprises leur désir d’imiter l’héroïne et « rêvent » de vivre une telle relation amoureuse. Nous relevons une typologie des jeunes téléspectatrices, avec l’émergence de trois profils distincts : celles qui se fantasment en héroïne romantique à la place de Blair Waldorf, celles qui soutiennent le personnage féminin et condamnent la violence de Chuck à son égard, et celles qui sont critiques de la relation dans sa globalité. Nous constatons également qu’une grande majorité des enquêtées pense qu’une femme peut changer son partenaire et « le sauver de lui-même ».

 

En questionnant les modèles de relations dysfonctionnelles présentées par la série Gossip Girl et leur appropriation ou remise en question par les adolescentes, nous avons été amenées à une piste de réflexion en dehors des hypothèses de recherche que nous avons émises avant d’entreprendre ce travail. Nous nous sommes demandé si les adolescentes, ayant majoritairement répondu qu’elles accepteraient des comportements violents – verbaux, émotionnels et parfois physiques – de la part de leur partenaire, réagiraient différemment si ces comportements étaient subis par leur meilleure amie. Les violences pouvant s'exprimer au sein de leur couple semblent, d'après leurs réponses, plus excusables que si ces mêmes violences se retrouvent dans la relation amoureuse de leur meilleure amie. Acceptent-elles plus de violence à leur encontre qu’à l’encontre de leur amie ? D’après notre enquête, il semble que les jeunes répondantes sont plus protectrices vis-à-vis de leurs meilleures amies que vis-à-vis d’elles-mêmes. De quoi cette différence de réaction est-elle le symptôme ?

 

Selon les réponses reçues au questionnaire diffusé auprès des adolescentes ayant regardé Gossip Girl, nous constatons également que celles-ci se sentent responsables du bonheur de leur partenaire masculin, et se projettent pour beaucoup dans les rôles d’infirmière et de sauveuse auprès de leurs petits-copains. Elles souhaitent les aider lorsque ceux-ci font face à des difficultés mais surtout, et c’est là l’objet de nos interrogations, elles pensent pouvoir les changer contre leur gré pour transformer un petit ami violent en prince charmant. Nous observons cette dynamique régie par les normes de genre, associant l’attention et le soin au genre féminin, et son expression au sein des relations romantiques adolescentes d’après ce que nous en disent les enquêtées.

 

Confidences adolescentes : comment y accéder ?

Des questionnaires en ligne : pourquoi et comment ?

Nous avons décidé d’utiliser des questionnaires en ligne pour des questions d’accès aux discours intimes des adolescentes et de diffusion. En effet, deux mois après avoir affiché des appels à témoignages dans huit lycées lyonnais, aucune adolescente ne nous a contactées. Il a donc fallu changer de méthode pour pouvoir entrer en contact avec les jeunes fans de Gossip Girl.

 

Nous avons alors transformé notre grille d’entretien en questionnaire en ligne sur le site Google Form. L’entretien initialement imaginé était un entretien-projection, permettant aux jeunes filles de confier leurs réactions sur le vif quand elles sont face à des scènes de violences émotionnelles, verbales ou physiques extraites de la série. Deux adolescentes de 18 ans résidant à Lyon ont accepté de se déplacer pour réaliser l'entretien ensemble (elles ne se connaissent pas) dans une salle de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon, ce qui nous a permis de mettre ce protocole en place à une échelle réduite. Nous nous référons à ce questionnaire en réel sous le nom de « questionnaire-projection » et identifions les adolescentes en tant qu'enquêtée 0A et enquêtée 0B pour les différencier de celles ayant participé au questionnaire en ligne, désignées par un numéro allant de 1 à 40, portant le nombre d'enquêtées total à 42. La projection d'extraits a été adaptée pour les questionnaires en ligne par l'insertion d'extraits vidéos issus de la plateforme Youtube dans le questionnaire. Ces extraits sont en français pour n’entraver la compréhension d’aucune répondante.

 

Une fois les questionnaires adaptés au format en ligne, nous utilisons plusieurs canaux de diffusion. D’abord une diffusion par réseau, en faisant appel aux petites sœurs et petits frères de camarades et à des élèves particuliers encore au lycée qui acceptent de partager le questionnaire sur leurs réseaux sociaux (Facebook, Snapchat et Instagram) puis par l’intermédiaire d’ami·es professeur·es en lycée qui ont eu l’amabilité d’indiquer à leurs élèves où trouver le questionnaire si certaines souhaitent y répondre. Ensuite, nous partageons le questionnaire sur les forums et communautés virtuelles consacré·es à Gossip Girl : pages Facebook francophones, hashtag sur Twitter, forum de fans, catégorie Gossip Girl de l’application de jeux de quizz en ligne QuizzUp. Le questionnaire est à la disposition des internautes se rendant sur ces sites sous forme de lien cliquable déposé dans ces espaces en ligne ou directement communiqué aux adolescentes via les intermédiaires sus-mentionné·es. Par ces canaux de diffusion nous parvenons à recueillir quarante questionnaires d’adolescentes ayant entre 14 et 20 ans.

Figure 1 : Répartition des enquêtées par âge

Le recours à des questionnaires en ligne s’est avéré être un bon moyen d’accéder aux représentations de l’amour et du couple et aux discours parfois intimes des adolescentes, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord le questionnaire est entièrement anonyme, seul l’âge des répondantes est demandé. Ce fut problématique dans une optique de restitution – les adolescentes ont la possibilité de laisser leur adresse mail à la fin du questionnaire afin d’être informées des résultats de l’enquête, mais aucune ne l’a fait – mais a permis aux jeunes de se sentir libres de se confier. Ainsi elles répondent en détails à des questions portant parfois sur leurs relations de couple et leurs conceptions de l’amour en étant assurées de ne pas être jugées ou interrogées plus avant au sujet de leurs réponses. De plus, le questionnaire en ligne a l’avantage de se faire chez soi, dans l’intimité, sans que la répondante soit exposée au regard de la chercheuse. Si cela a pu être frustrant, nous empêchant d’observer des réactions spontanées (sauf dans le cas des deux enquêtées de l’expérience du questionnaire-projection) ou même, comme nous le souhaitions au départ, de créer des interactions entre les enquêtées, cette méthode garantit néanmoins une influence moindre de la chercheuse sur ses enquêtées. Enfin, l'anonymat et l'absence de contrôle sur les circonstances dans lesquelles le questionnaire se déroule peuvent nous amener à remettre en cause l'honnêteté des répondantes. Nous avons toutefois décidé de faire confiance aux adolescentes dans la mesure où les canaux de diffusion du questionnaire témoignent soit de leur réel intérêt pour la série, par les communautés de fans en ligne, soit de leur proximité avec les intermédiaires : leurs professeur·es - figures d'autorité qui annoncent connaître la chercheuse, ce qui implique qu'un questionnaire trollé[1] pourrait avoir des répercussions- ou leurs ami·es -des proches qu'elles ne voudraient a priori pas vexer en ne prenant pas le questionnaire sérieusement-. Bien qu'il soit impossible d'en être tout à fait certaines, ce qui représente la limite la plus importante de la méthode des questionnaires en ligne utilisés ici, les réponses données notamment dans la partie « Questions sur votre conception des relations amoureuses », dont les questions abordent des thématiques très intimes, sont majoritairement très développées et accompagnées d'exemples personnels qui suggèrent la sincérité des répondantes.

 

Les questionnaires en question

Les questionnaires commencent par demander l'âge de la répondante, puis se divisent en trois items : « Avis sur la série et les personnages », « Extraits vidéos » au sein de laquelle huit extraits sont questionnés et « Questions sur votre conception des relations amoureuses ». Il est réalisé en moyenne en trois quarts d'heure.

 

Représentations des adolescentes quant à la série et aux personnages

Les questionnaires débutent par une section consacrée aux représentations que les répondantes ont des personnages de la série et des relations entre celleux-ci. Pour commencer il leur est demandé quelles saisons de la série elles ont regardé, afin de séparer en des groupes distincts lors de l’analyse des questionnaires celles qui ont vu l’intégralité de la série (plus de 83%) des autres, ce qui peut modifier leur perception de certain·es personnages. Cependant, l'échantillon peu représentatif de répondantes n'ayant pas vu toutes les saisons de la série, 7/42, soit une répondante sur six, ne nous a pas permis d'analyser plus profondément ces écarts de perceptions, notamment en raison du fait que, si cinq de ces sept adolescentes se montrent très critiques de la série et de la relation amoureuse représentée en la qualifiant spontanément de « malsaine » (20, 20 ans, a vu 3/6 saisons), « toxique » (15, 18 ans, a vu 5/6 saisons), « tarabiscotée » (3, 20 ans, a vu 4/6 saisons), « douloureuse » (32, 17 ans, a vu 2/6 saisons) ou « malhonnête » (16, 20 ans, a vu 2/6 saisons), les deux autres enquêtées de ce groupe sont elles admiratives de cette relation « passionnée » (30, 18 ans, a vu 3/6 saisons) dans laquelle « on ne s'ennuie pas » (25, 17 ans, a vu 5/6 saisons). Ces réactions vives et aux antipodes les unes des autres mériteraient d'être étudiées par le biais d'un second questionnaire d'approfondissement à destination des répondantes n'ayant pas regardé tout Gossip Girl. Nous demandons ensuite aux enquêtées quel est leur avis sur la série, ce qui permet de différencier les fans des spectatrices moins investies, voire de celles qui adoptent d’entrée de jeu une posture critique. Les répondantes sont ensuite questionnées, entre autres, sur leurs personnages préféré·es, ce qu’elles pensent des personnages de Blair et Chuck et sont invitées à répondre à la question « Si vous deviez choisir l'un des personnages masculins de la série pour être votre petit-ami, ce serait : » – et à justifier leur choix. Nous centrons notre étude sur les relations hétérosexuelles car nous étudions notamment les mécanismes sexistes qui y prennent place et renforcent l’emprise d’un partenaire masculin abusif sur sa partenaire féminine. Il existe bien sûr des relations homosexuelles abusives, mais celles-ci doivent être étudiées sous des angles particuliers au sein d’une recherche qui leur serait consacrée.

 

Sentiments face aux extraits visionnés

La seconde partie du questionnaire est composée d’extraits à visionner puis de questions portant sur les émotions et les perceptions des répondantes face à cette scène. La section se divise en neuf extraits de scène représentatives de la relation entre Blair et Chuck, choisis soit car ils montrent des moments particulièrement durs de ce couple (ruptures, violence verbale, violence émotionnelle, violence physique), soit au contraire car ils montrent des moments de bonheur et des scènes souhaitées « romantiques », ou encore parce qu’elles sont l’occasion d’un dialogue au sein duquel iels exposent leur définitions du couple, de leur relation ou de l’amour. Il est systématiquement demandé quels sentiments les adolescentes ressentent face à cette scène en particulier, ce qu'elles ressentent vis-à-vis du personnage de Blair et vis-à-vis du personnage de Chuck, ce qu’elles feraient ou ressentiraient à la place de Blair dans cette scène et aussi ce qu’elles conseilleraient à Blair dans une situation donnée si elle était leur meilleure amie.

 

Conception des relations amoureuses

La troisième et dernière partie du questionnaire pose des questions intimes : c’est pour cela qu’elle est ainsi placée, afin de mettre en confiance les répondantes, ce qui leur permet de se livrer plus facilement. Les quarante-deux répondantes se prêtent à l’exercice et donnent des réponses détaillées aux questions portant sur leurs conceptions de l’amour, des relations amoureuses, et les limites de celles-ci. Certaines questions portent sur des concepts abstraits, comme « Pensez-vous que l'on soit "destinée" à quelqu'un (âmes soeurs) ? Pourquoi ? » et « Préférez-vous être dans une relation passionnée ou heureuse et simple ? Pourquoi ? ». D’autres traitent de situations concrètes comme « Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ? » ou « Pensez-vous qu'on puisse "sauver" son partenaire de ses penchants sombres (addictions, explosions de colère, comportements violents) ? Si oui, comment ? ».  C’est en particulier grâce à ces questions plus personnelles et précises, libérées de l’intermédiaire des personnages de la série, que nous avons accès aux confidences des adolescentes sur leurs comportements amoureux. À partir de ces réponses à des questions portant sur leurs propres représentations, nous pouvons aboutir aux conclusions de cet article.

 

Point de comparaison avec la meilleure amie

Au sein de chacune des sections du questionnaire nous utilisons la figure de la meilleure amie comme contre-point aux réponses des adolescentes. Au sein de la section numéro 2 portant sur les extraits de la série Gossip Girl, c’est le personnage de Blair Waldorf qui devient leur meilleure amie dans certaines questions. Nous avons par exemple utilisé ce ressort dans les questions sur l’extrait central du questionnaire, celui où Chuck violente physiquement sa petite-amie et la blesse. Dans la série cette violence trouve des justifications dans le fait que Chuck était ivre et qu’il était en proie au désespoir à la suite de l’annonce des fiançailles de Blair avec un autre. Nous cherchons à savoir si ces excuses font mouche auprès des adolescentes. Nous posons trois questions pour refléter des degrés d’implication émotionnelle différents : envers le personnage fictif, envers leur meilleure amie et envers elles-mêmes. D’abord nous demandons aux enquêtées « Que ressentez-vous pour Blair dans cette scène ? », puis « Si Blair était votre meilleure amie et qu'elle vous racontait ce qui vient de lui arriver, que lui diriez-vous ? » et enfin « Si votre petit·e-ami·e réagissait comme Chuck dans cette scène, que feriez-vous ? Est-ce que vous pourriez lui pardonner ? ». Afin d’accéder aux valeurs privilégiées par les adolescentes dans leurs relations amoureuses sans pour autant multiplier les questions, nous leur demandons également de conseiller une Blair qui serait leur meilleure amie lorsqu’elle doit choisir entre Chuck, un partenaire violent et torturé mais « passionnel » (sic) et Louis Grimaldi, un prince attentionné et doux mais très tranquille. Enfin, la dernière section du questionnaire comporte des questions plus directes sur l’attitude que les répondantes adopteraient si leur meilleure amie subissait des violences au sein de son couple, suivies et précédées de questions plus précises sur la réaction des adolescentes face à des situations violentes données, provoquées par leur propre partenaire. C’est à partir des réponses à ces questions de comparaison que nous élaborons les réflexions centrales de cet article. En effet, ces questions nous permettent de mettre en miroir les réponses portant sur les réactions imaginées des adolescentes si elles sont confrontées à des violences de la part de leur partenaire et si c’est leur meilleure amie qui leur confie être victime des mêmes violences.

 

L’expérience du questionnaire-projection

Deux lycéennes (les enquêtées 0A et 0B) de deux établissements lyonnais différents ont accepté de se déplacer pour participer à un questionnaire-projection. Cette méthode se rapprochait de celle envisagée initialement. Les questionnaires sont distribués aux répondantes et leur déroulement est rythmé par la projection des extraits sur lesquels portent les questions. Etant donné le nombre restreint de participantes j’ai projeté les extraits directement sur mon ordinateur. A la demande des deux adolescentes, ces extraits étaient en anglais avec des sous-titres français. La méthodologie adoptée s’inspire de celle développée par Dominique Pasquier (1999) dans son étude de la réception de Hélène et les garçons par des adolescent·es. Je me suis positionnée de biais de façon à pouvoir observer à la fois l’écran de l’ordinateur qui leur faisait face et les réactions des répondantes sans croiser leur regard. Ce mode de projection a notamment permis de relever des rires, des exclamations et des expressions de choc qui soulignent l’attachement des enquêtées à certains personnages.

 

Cela met également en lumière le contraste important entre leurs réactions face à la violence de personnages de Gossip Girl, par rapport à la violence exprimée par des personnages de la série Glee, qu’aucune des deux répondantes n’a vue et dont certains extraits sont montrés afin de proposer cette comparaison. Les questionnaires en ligne étant déjà conséquents, je n’ai pas pris le risque de les alourdir en proposant cette comparaison d’extraits qui aurait pu dissuader certaines répondantes d’aller au bout du processus compte tenu du temps nécessaire pour répondre à toutes les questions. La méthode du questionnaire-projection se prête davantage à cette comparaison puisque les adolescentes se sont déplacées pour l’enquête et ont prévu d’y consacrer un temps conséquent (environ une heure et demie). Nous constatons que, confrontées aux scènes de violence impliquant des personnages auxquels elles ne sont pas attachées émotionnellement, les adolescentes réagissent de façon plus virulente. Face à une scène (S1E12) de violence émotionnelle de la part de Terri Schuester et physique de la part de son mari Will Schuester, personnage principal de Glee, l’enquêtée 0A (18 ans, a vu tout Gossip Girl) s’exclame « C’est chaud ![2] ». L’enquêtée 0B (18 ans, a vu tout Gossip Girl), elle, répond à la question : « Pensez-vous que la réaction de Will est violente ? Pourquoi ? Oui car il casse des trucs et ça aurait pu blesser sa femme ». Dans cette scène le personnage de Will saisit sa femme par les poignets et la pousse contre un meuble. Toutefois, face à une scène de violence physique de Gossip Girl dans laquelle le personnage de Chuck jette Blair au sol et la blesse au visage, la même répondante dit ressentir de « la pitié » pour le personnage masculin. Bien qu’elle n’ait aucun attachement émotionnel au personnage de Terri, qu’elle ne connaît pas, contrairement à Blair qui est un de ses personnages préférés, elle est plus choquée par la violence contre la première. En effet, ce n’est pas l’attachement aux personnages qui prime ici mais celui à l’entité « couple ». Puisque l’enquêtée 0B (18 ans, a vu tout Gossip Girl) décrit la relation de Blair et Chuck principalement comme « passionnée » et « romantique » et réagit ainsi à une scène de rupture entre ces deux personnages : « Je suis déçue car je pensais qu’ils allaient enfin pouvoir se réunir », nous constatons que la répondante est impliquée émotionnellement dans la relation romantique fictionnelle, elle exprime des attentes et des déceptions vis-à-vis de celle-ci. En revanche, elle ne ressent rien pour les personnages du couple de Glee, n’ayant pas vu la série. Elle est donc plus facilement choquée des comportements violents prenant place dans une relation de couple dans laquelle elle ne se sent pas investie. Dans Gossip Girl, l’investissement est dû à différents procédés : l’identification possible des jeunes aux personnages adolescent·es, la romanticisation[3] de personnages abusifs et la création, tout au long des 10 saisons de la série, d’une mythologie autour du couple Blair et Chuck présenté comme le grand amour. Ainsi, cette comparaison nous montre que les répondantes sont plus à même de pardonner des comportements violents au sein d’une relation si elles ship[4] ce couple que si elles n’ont aucun attachement à la relation présentée – elles seront alors plus critiques.

 

Les adolescentes n’aident que les autres

L’analyse qualitative de ces questionnaires distingue deux résultats que nous allons détailler ci-dessous. D’abord, nous constatons que la majorité des adolescentes réagit plus fortement si leur meilleure amie est en situation de détresse au sein de son couple que si elles-mêmes subissent des violences de la part de leur partenaire. Elles adoptent une posture protectrice, quitte à être violentes à leur tour, en opposition avec l’acceptation dont elles font preuve à l’encontre de leurs petits-copains. C’est là notre second constat ; lorsque ce sont leurs partenaires qui sont violents, les adolescentes cherchent à expliquer l’origine de cette violence (addiction, traumatisme, souffrance psychologique…) et à résoudre les problèmes de leur copain. Plus que protectrices elles sont alors des sauveuses portant la responsabilité de soigner leur partenaire et de les sauver d’eux-mêmes plutôt que de les quitter ou de s’en remettre à des figures extérieures qui pourraient les aider.

 

Protéger sa meilleure amie

La figure de la meilleure amie

D’après Claire Balleys (2015), sociologue spécialiste de la socialisation adolescente, « La meilleure amie est une sœur que l’on s’est choisie.» (117). L’amitié féminine est un enjeu identitaire et relationnel extrêmement sensible entre adolescentes, leurs amitiés occupent une place très importante et faire partie d’un groupe d’amies, ou au moins d’un duo très soudé de meilleures amies, est presque obligatoire pour s’intégrer pleinement à la classe des adolescentes. Nous observons d’ailleurs que les jeunes filles qui n’entretiennent que des amitiés masculines subissent des sanctions sociales car elles sont perçues comme traîtresses à leur rang (Mercader et al., 2016). Les jeunes filles entretiennent souvent entre elles des liens d’amitié très exclusifs (Balleys, 2016) et manifestent la nécessité de préserver une sorte de territoire sentimental formé d’amies intimes, ce qui constitue une caractéristique plus féminine que masculine de la gestion de l’intimité et du lien. L’hypothèse est que les filles sont, aujourd’hui encore, davantage socialisées à se définir comme des êtres sociables, qui se réalisent à travers le lien intime. La force de ce lien se retrouve notamment dans les dimensions de soutien et de solidarité qui caractérisent la sociabilité féminine (Metton-Gayon, 2009). Nous allons constater que ce soutien peut parfois prendre la forme d’une relation protectrice/protégée lorsque l’une des deux meilleures amies se trouve dans une situation de victime au sein de son couple et appelle l’autre à l’aide.

 

La violence protectrice

L’attachement des adolescentes envers leur meilleure amie s’exprime parfois dans la violence dont elles font preuve à l’encontre de ceux – ici les partenaires romantiques- qui les font souffrir. Suite à l’analyse des questionnaires nous relevons la présence de trois « profils-type » parmi les répondantes, dont celui que nous allons étudier ici : celui des meilleures amies protectrices. Ces enquêtées réagissent avec de fortes émotions aux questions relatives à leur meilleure amie, réelle ou fictive. Onze répondantes manifestent leur colère envers le personnage de Chuck après qu’il a été violent avec Blair, et l’une d’elles conseillerait au personnage féminin d’aller porter plainte. Les répondantes suivantes, bien qu’ayant toutes deux répondu que la tristesse et l’immaturité pouvaient justifier la violence au sein de leur couple, n’acceptent pas l’expression de cette violence envers une de leurs proches et réagissent avec beaucoup de virulence :

37 (15 ans, a vu tout Gossip Girl) - Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

Je vais casser la gueule de son « mec »

 

40 (15 ans, a vu tout Gossip Girl) - Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

de le tuer ?

 

Une autre enquêtée répond à la même question en confiant qu’elle a déjà vécu une situation similaire, et que c’est elle qui a pris les choses en mains :

28 (20 ans, a vu tout Gossip Girl) – Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

Je vais le trouver moi même, j’ai déjà vécu ce genre de situation avec ma meilleure amie et je n’accepte pas ce genre de comportement

 

Nous relevons ici que la meilleure amie victime semble n’avoir aucune agentivité[5], ce n’est pas elle qui confronte son partenaire et elle n’est même pas mentionnée dans les raisons de la réaction de l’enquêtée 28 qui se centre sur son propre sentiment « je n’accepte pas ce genre de comportement ». Un autre exemple de cette réaction face à une meilleure amie blessée :

27 (20 ans, a vu tout Gossip Girl) - Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

Vu comme ça je lui dirais sans aucun doute de le quitter, si il la rabaisse sans raison valable c’est à dire tout va bien dans sa vie alors là c’est tout simplement un gros connard

 

Le recours à l’insulte, la seule que la répondante 27 utilise dans ses réponses au questionnaire, montre la virulence du propos de l’enquêtée et les émotions vives qu’elle ressent à l’idée que l’on fasse du mal à sa meilleure amie.

 

« Le quitter alors que même moi je le ferai pas » : protéger et subir

Nous rencontrons ici la figure de la meilleure amie protectrice-victime. Ces adolescentes adoptent elles aussi une posture protectrice vis-à-vis de leur meilleure amie, lui conseillent de s’extraire d’une relation violente émotionnellement et psychologiquement, mais déclarent qu’elles seraient pourtant prêtes à endurer elles-mêmes les dites violences. En effet, 23,81 % des répondantes, soit plus d’une sur six, quand on leur demande « Si Blair était votre meilleure amie et qu'elle vous racontait ce qui vient de lui arriver, que lui diriez-vous ? » suite au visionnage de l’extrait de la scène dans laquelle Chuck pousse violemment Blair au sol et crie « Tu m’appartiens !», répondent que leur meilleure amie devrait partir et ne plus avoir de contacts avec son partenaire. Toutefois, les adolescentes de ce même groupe confient à la question suivante « Si votre petit·e - ami·e réagissait comme Chuck dans cette scène, que feriez-vous ? Est-ce que vous pourriez lui pardonner ? » qu’elles pardonneraient sûrement ce même comportement de la part de leur propre partenaire. Les enquêtées 22 et 38 montrent ce phénomène de façon flagrante :

22 (20 ans, a vu tout Gossip Girl) - Comment décririez-vous la relation entre Blair et Chuck ?

Magique, c’est l’amour passionnel

- Si vous deviez choisir l'un des personnages masculins de la série pour être votre petit-ami, ce serait :

Chuck, parce qu’il a la classe

- Si Blair était votre meilleure amie et qu'elle vous racontait ce qui vient de lui arriver, que lui diriez-vous ?

Je vais tuer ce gars

- Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

De le quitter alors que même moi je le ferai pas

 

38 (14 ans, a vu tout Gossip Girl) - Si Blair était votre meilleure amie et qu'elle vous racontait ce qui vient de lui arriver, que lui diriez-vous ?

De ne plus jamais le revoir

- Si votre petit·e - ami·e réagissait comme Chuck dans cette scène, que feriez-vous ? Est-ce que vous pourriez lui pardonner ?

Oui

- Le petit-ami de votre meilleure amie la rabaisse et lui parle méchamment. Elle vient vous voir en larmes et vous demande quoi faire. Que lui conseillez-vous ?

De le quitter

 

Ce profil de répondantes semble avoir conscience de son positionnement paradoxal, ne pouvant supporter de voir leur meilleure amie souffrir aux mains d’un petit-ami abusif sans rien faire tout en faisant preuve de compréhension voire même de soumission face aux mêmes comportements de la part de leur copain. Nous pouvons avancer plusieurs explications pour cette position a priori contradictoire.

 

Tout d’abord le fait d’être là pour sa meilleure amie, de la consoler mais aussi de la protéger en cas de danger, fait partie du « contrat ». C’est en tout cas ce que nous laisse supposer les exemples de relations entre meilleures amies de productions culturelles, que ce soit lorsque Diam’s raye la voiture du petit-ami adultère de Vitaa[6] ou lorsque Serena, la meilleure amie de Blair, est suspectée de meurtre et que cette dernière la rassure tout de même : « On ne te jugera pas. Nous sommes tes meilleur·es ami·es.[7] ». Les liens entre meilleures amies étant, comme nous l’avons expliqué, particulièrement forts, il existe parfois une rivalité entre la meilleure amie et le petit-ami lorsqu’il s’agit d’obtenir l’attention, le temps et l’affection d’une adolescente. Quand l’une de ces deux relations bat de l’aile, il paraît alors logique que l’autre prenne le relais et s’assure que l’adolescente mène à terme sa rupture – amicale ou romantique- pour ne plus avoir à la « partager ». Nous pouvons alors voir la violence des meilleures amies protectrices contre les petit-amis abusifs comme proportionnelle aux violences romantiques que ceux-ci infligent à leur meilleure amie. Toutefois, si cette violence féminine s’exprimerait donc dans le cadre d’une sorte de compétition pour l’affection d’une amie et serait assimilable à un coup-bas « sportif », les petit-amis n’exercent pas de violence contre la meilleure amie de leur partenaire mais contre elle-même. Les violences romantiques ne jouent pas de rôle dans cette compétition mais prennent place dans un rapport de domination genrée.

 

Par ailleurs, notre seconde hypothèse est que les jeunes filles placent plus de valeur en autrui, en l’occurrence leur meilleure amie, qu’en elle-même. Elles n’ont pas appris à s’aimer, à faire de leur propre personne une priorité, et peuvent faire face à des rappels à l’ordre lorsqu’elles paraissent trop « auto-centrées », étant vite perçues comme égoïstes, superficielles ou prétentieuse. Rechercher son propre bonheur avant celui des autres serait nécessairement rechercher son propre bonheur contre celui des autres.

 

Sauver son mec

« Les disputes, se faire souffrir, sans aucun doute c’est ce qui favorise les sentiments »[8]

La majorité des répondantes[9] associent la souffrance amoureuse à une preuve de l’intensité et de la véracité de la relation. La notion de « passion », dont la définition change d’une enquêtée à l’autre, est plébiscitée par les adolescentes interrogées. Leur raisonnement s’observe dans ce schéma de l’enquêtée 0B :


passion → risque de souffrir / amour simple → stable, « assuré »

Schéma réalisé spontanément par l'enquêtée 0B dans la marge de son questionnaire

 

Elle ne voit pas ceci comme un aspect négatif, puisqu’elle déclare :

0B (18 ans, a vu tout Gossip Girl) - Pour vous qu’est-ce qu’un « amour simple, un amour vrai » ? Est-ce quelque chose qui vous fait envie ?

Sans aucune dispute, mignon, stable et (où on se fait) 100 % confiance. Non car il faut des désaccords, des «tensions » pour ressentir vraiment quelque chose en amour.

 

Puisque la souffrance est un passage obligé de la relation amoureuse, certaines répondantes jugent durement les jeunes filles qui chercheraient à se soustraire à cette obligation. Celles dont l’affection portée au personnage de Chuck surpasse en intensité le ship de Blair et Chuck critiquent volontiers Blair qui ne prendrait pas assez soin de son partenaire. Lorsque Chuck tient le rôle de fantasme chez les adolescentes, elles s’imaginent à la place de sa partenaire fictionnelle et jugent plus sévèrement celle-ci. A la question « Si Blair était votre meilleure amie et qu'elle vous racontait ce qui vient de lui arriver, que lui diriez-vous ? » qui fait suite à la scène de l’épisode 20 de la saison 4 où Chuck agresse Blair, six répondantes critiquent la réaction de Blair qui est de prendre la fuite et lui reprochent de ne pas rester pour réconforter son agresseur. Cela représente 15 % des répondantes, identifiées comme correspondant à la moitié de celles qui choisiraient Chuck comme petit-ami.

 

Plutôt mal accompagnée que seule

Une autre explication à l’apparente acceptation des adolescentes face aux comportements violents de leur partenaire est qu’elles pensent avoir plus à perdre qu’à gagner. Nous avons déjà fait l’hypothèse qu’elles accordent peu de valeur à leur propre bien-être. En comparaison nous constatons, comme montré dans l’enquête de Philippe Juhem (1995) sur les relations amoureuses des lycéen·nes, qu’être en couple est extrêmement valorisé dans les cercles de sociabilités adolescentes. Avoir un petit-ami, c’est accéder à une certaine position sociale au sein du lycée. 

 

Il note qu’on « observe une sorte d’assignation collective à l’amour ». Renoncer à cette position sociale, qui plus est pour adopter celle de la victime, semble peu enviable. L’importance des liens aux autres, en ce qu’ils définissent un certain rang social, surpasse celle de la tranquillité personnelle et du bien-être. Cette hyper-valorisation des relations intimes à autrui vient aussi de ce qu’elles servent de preuve d’une certaine maturité. Avoir un mec, c’est être une grande, une jeune femme, sortir de l’enfance et de ses relations exclusivement amicales. Mieux vaut alors souffrir que perdre son statut social et risquer de refermer la porte de l’âge adulte devant soi.

 

Apprendre le travail de care[10] dans sa relation de couple

Enfin, les résultats de notre enquêtent soulèvent une dernière observation qui semble être la conséquence des précédentes : les adolescentes adoptent volontiers la position de « sauveuse », voire d’infirmière, auprès de leur petit-copain. En effet, lorsque leur partenaire se montre violent avec elle, les adolescentes pensent que ce n’est pas à elles d’être « sauvées » mais à leur partenaire, sa violence traduisant alors une souffrance personnelle dont sa petite-amie pourrait le délivrer. Quand on leur demande s’il est possible de « sauver son partenaire de ses penchants sombres», prenant comme exemple les addictions, les crises de colère et les comportements violents, seules 12,5 % des enquêtées répondent non. Elles invoquent en majorité la patience et la « force de leur amour » comme moyen d’aider leur partenaire :

6 (18 ans, a vu tout Gossip Girl) - Oui, en l’aimant et restant à ses côtés malgré ses erreurs
 

28 (20 ans, a vu tout Gossip Girl) - S’il vous aime plus que tout il finira par comprendre et votre amour en retour arrivera à le calmer et le changer

 

La panoplie de la petite-amie comporte donc un costume d’infirmière puisque c’est aux adolescentes que revient la tâche de « soigner » leurs petits-amis afin, non seulement qu’eux se portent mieux, mais aussi qu’elles puissent vivre une relation exempte de violences. L’entière responsabilité des violences romantiques dont elles sont victimes leur revient alors : si elles en subissent, c’est qu’elles n’ont pas suffisamment ou assez bien fait leur travail de care. Ce travail, en plus de n’être pas reconnu, demande du temps, de l’énergie et une certaine motivation de la part des adolescentes. La souffrance infligée par un partenaire abusif est associée à de la passion qui donne de la valeur à la relation, relation qui elle-même apporte de la valeur sociale aux deux partenaires. Réaliser ce travail semble ainsi plus attrayant que d’être seule ou dans une relation décrite par l’enquêtée 3 : « sans passion c’est plat, c’est ennuyeux et c’est faux ». Pourtant, comme le souligne à juste titre l’une des répondantes :

33 (20 ans, a vu 4/6 saisons)- Je pense que toute femme en rêve de soigner son mec mais que, malheureusement, cela est impossible... ou que la relation devient alors plus médicale qu'amoureuse.

 

Conclusion 

En partant du postulat que la culture influence nos représentations, en amour comme en toute chose, il nous a paru particulièrement important de questionner les représentations à destination des adolescentes. En effet, non seulement leur âge implique bien souvent l'absence de la maturité nécessaire pour remettre en cause les discours d'oeuvres qu'elles apprécient, mais c'est aussi dans une perspective de prévention que nous souhaitons interroger les modèles amoureux intégrés par ces jeunes femmes qui vivent ou vivront dans les années à venir leurs premières relations amoureuses. Dans les productions culturelles à destination des adolescentes un certain type d'amour est particulièrement représenté : l'amour passionnel et " torturé ". C'est cet amour là, qui s'exprime dans une relation malsaine et abusive, que la série Gossip Girl donne à voir à ses jeunes fans, en la présentant comme romantique et idéale. En questionnant les adolescentes quant à leurs ressentis et leurs représentations de l'amour, dans la série et en général, nous sommes arrivées à deux conclusions : elles identifient bien plus la violence au sein du couple si ce n'est pas le leur et pardonnent volontiers à leurs partenaires des comportements abusifs, partageant même la culpabilité de ces comportements, tout en jugeant très durement ces mêmes agissements à l'encontre de leur meilleure amie. Ainsi, les adolescentes réagissent avec plus de virulence aux violences perpétrées contre leur meilleure amie qu’à celles qu’elles sont elles mêmes susceptibles de subir, soit en raison des liens d’amitié forts à l’adolescence et de la volonté de protéger leur amie, soit parce qu’elles n’ont pas appris à valoriser leur propre intégrité au sein de leurs relations amoureuses. Lorsqu’elles sont victimes de violences, elles adoptent la position de « sauveuse » et, au lieu de suivre leurs propres conseils, cherchent à changer leur partenaire à force de patience et d’amour. Notre hypothèse est que les adolescentes valorisent les sentiments d’amour et d’amitié plus que leur propre bien-être, d’où leurs réponses apparemment paradoxales : elles veulent aider leur amie quitte à être violentes elles-mêmes, mais ne sont pas prêtes à risquer leur couple pour défendre leur bien-être personnel. Elles pensent qu’une relation amoureuse, même violente, est plus nécessaire à la construction de leur bonheur que leur sécurité. Les liens, amicaux ou amoureux, occupent une place plus importante dans leurs systèmes de valeurs personnels et sociaux que leur propre intégrité. Cette échelle de valeur est apprise et non innée, elle passe notamment par les représentations des productions culturelles s’adressant aux jeunes filles. Par conséquent, ce sont toujours les autres, leur amie ou leur partenaire, qui passent en premier. Les adolescentes apprennent à ne pas prioriser leurs besoins personnels et, en se faisant passer en dernier, s’enferment dans la dichotomie entre sauveuse et victime. Cela permet d’abord de sécuriser des modes de solidarité féminine qui relèvent de l’intime dans la relation entre meilleures amies et donc de soulager les institutions de la prise en charge – qui leur reviendrait- des jeunes filles victimes de violences au sein du couple. Surtout, cela prépare dès l’adolescence les femmes à occuper des positions relevant du care, leur apprenant déjà leur rôle de mère et d’épouse dans le soin à apporter aux autres, ou à poursuivre des carrières dites « féminines » dans les métiers du soin à autrui (Gilligan, 1982).

 

Toutefois, en 2019, la jeune artiste Eva Queen, née l’année où la chanson Ma meilleure amie est sortie, propose une vision actualisée de l’amitié entre filles et de la réaction des adolescentes face à un partenaire qui leur a « fait du mal mal mal mal ». Dans son single disque d’or Alibi elle offre une nouvelle vision de la violence féminine, cette fois à l’encontre d’un partenaire violent et adultère :

J'appelle mes copines et j'monte une équipe

Tu vas payer pour c'que t'as fait

On élabore le crime parfait

 

Oui, tu m'as fait du mal, mal, mal, mal

Tu verras pas mes larmes, larmes, larmes, larmes

J'vais tuer mon mec, il m'faut un alibi

 

Avec de plus en plus de jeunes artistes féminines qui refusent l’image de la lolita et de la douce amoureuse, que ce soit parce qu’elles dénoncent les comportements sexistes de leurs prétendants[11] ou parce qu’elles abordent en priorité leurs propres victoires et difficultés et refusent d’être sexualisées[12], nous pouvons envisager l’émergence de nouveaux modèles culturels auxquels les adolescentes pourront s’identifier. Ces nouvelles tendances dans la culture de masse à destination des adolescentes leur permettront peut-être de remettre en question des schémas appris de longue date et d’apprendre, en s’appuyant sur une sororité renouvelée, à faire passer leurs propres besoins en premier.

 


[1]Troller : saboter en ligne un espace de commentaires, un forum, un lieu virtuel d'échange, un questionnaire etc. et le tourner en ridicule par provocation pour son divertissement personnel ou celui d'une communauté en utilisant notamment un vocabulaire vulgaire, des insultes souvent discriminatoires, des majuscules intempestives, une grammaire difficile à déchiffrer.

[2] L’expression « c’est chaud » traduit le choc face à quelque chose de mal perçu : c’est triste, c’est injuste, c’est rageant, cela ne devrait pas être ainsi.

[3] Donner une image romantique.

[4] Approuver, soutenir et faire la promotion d’une relation romantique entre deux personnes, traditionnellement des personnages de fiction.

[5] La capacité d’action d’un être.

[6]« Vite, donne-moi une clé, donne-moi sa plaque / Que je la raye sa BM, que je la crève sa BM / Que je la saigne comme il te blesse sa BM / Si tu savais comme j'ai la haine » Diam’s et Vitaa, op.cit

[7]Episode 17 de la saison 1 de Gossip Girl.

[8]Réponse de l’enquêtée 3, 20 ans, a vu 4/6 saisons, à la question « Selon vous, qu'est-ce qui fait qu'on ne s'ennuie pas dans une relation ? ».

[9]24 répondantes sur 40, c’est à dire 60 % d’entre elles, répondent qu’elles préfèrent une relation passionnée malgré la souffrance que cela implique à « Préférez-vous être dans une relation passionnée ou heureuse et simple ? Pourquoi ? ».

[10]Le travail de care consiste à prendre soin d’autrui et s’assurer de son bien-être, que ce soit dans un cadre rémunéré (infirmière, aide à domicile…) ou non (bénévolat, relations personnelles…).

[11]Balance ton quoi de la chanteuse belge Angèle ou Djadja d’Aya Nakamura, sorties toutes deux en 2018.

[12]Marwa Loud ou Billie Eilish, jeune star américaine grande gagnante des Grammy Awards 2020.

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Pour citer cet article

LAMBOLEZ, M. (2021). Protéger sa meilleure amie, sauver son mec : les adolescentes n’aident que les autres. Revue GEF (5), 51-62. Repéré à https://revuegef.org

 

Références
Balleys, C. (2015). Grandir entre adolescents : A l’école et sur internet. Lausanne : PPUR Presses polytechniques.

Balleys, C. (2016). Gestion de l’intimité et affichage d’un territoire sentimental entre adolescents sur Internet. Agora debats/jeunesses, N° 72(1), 7‑19.

Gilligan, C. (1982).  In a Different Voice : Psychological Theory and Women's Development. Cambridge, Mass : Harvard University Press.

Juhem, P. (1995). Les relations amoureuses des lycéens. Societes contemporaines, 21(1), 29‑42.

Lambolez, M. (2019). Gossip Girl : La représentation des relations abusives par les séries télévisées et sa réception par les adolescentes. ENS de Lyon.

Mercader, P. ; Léchenet, A. ; Durif-Varembont, J-P. ; Garcia, M-C. (2016). Mixité et violence ordinaire au collège et au lycée. Toulouse : Erès.

Metton-Gayon, C. (2009). Les adolescents, leur téléphone et Internet. « Tu viens sur MSN ? ». Paris : L'Harmattan.

Pasquier, D. (1999). La culture des sentiments : L’expérience télévisuelle des adolescents. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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