« Une volonté d’émancipation » : autonomisation et confrontations aux figures repoussoirs dans une population de jeunes étudiant·es homosexuel·les

juin 2021

Cette contribution propose une analyse des conditions de possibilité des carrières homosexuelles et de leur approfondissement. L’une des phases des carrières consiste dans un investissement intense de la culture homosexuelle et des espaces liés à l’homosexualité dont résulte un processus de « coming-in ». Mais entrer dans cette phase nécessite l’affaiblissement des contrôles exercés par la famille, l’école et les pairs. Dans cette perspective, les jeunes gays et lesbiennes ne se trouvent pas dans la même situation s’ils et elles vivent en Province ou en Île-de-France et selon les niveaux et établissements scolaires fréquentés, et n’usent donc pas des mêmes stratégies. Certains éléments du contexte historique influent aussi sur les possibilités qui s’ouvrent à elles et eux. Enfin, il faut également prendre en compte certaines expériences de ces jeunes que sont les confrontations aux figures-repoussoirs. Ces expériences, perçues négativement, peuvent freiner l’investissement de l’homosexualité malgré l’apparente réunion des conditions de possibilité de cet investissement.

Introduction

« On ne nait pas homosexuel, on apprend à l’être », avait écrit Michael Pollack (1982, p. 39). Au-delà d’une définition de l’homosexualité contemporaine réduite à « une condition psychologique, un désir érotique, et une pratique sexuelle[1] » (Halperin, 2000, p. 110), tournées vers les personnes du même sexe/genre que soi, l’article de Pollack de 1982 permettait d’entrevoir une étude de l’homosexualité dépassant son essentialisation. En concevant l’homosexualité comme une catégorie sociale historiquement située, on peut poser non seulement la question de l’histoire de la catégorie, mais aussi celle de son appropriation collective avec l’émergence d’un « monde gai et lesbien » (Albert, 2006; Chauncey, 2003), et enfin, individuelle. Il devient ainsi possible de se demander comment on devient homosexuel·le, c’est-à-dire comment une personne en vient à reconnaitre, accepter, assumer, une appartenance homosexuelle, à se dire gay ou lesbienne, et à adopter un mode de vie qui soit associé à cette catégorie (sans présumer qu’un seul mode de vie puisse être reconnu comme homosexuel). Plusieurs auteur·rices ont ainsi étudié les parcours suivis par les gays et les lesbiennes dans ce processus de reconnaissance de soi comme homosexuel·le, et d’appropriation de conceptions, ainsi que d’intégration dans leurs modes de vie de pratiques, qui lui sont associées. On peut citer notamment Natacha Chetcuti (2010) ou Salima Amari (2018), Colin Giraud (2014), ou encore Philippe Adam (1999) et Céline Costechareire (2008). Ces travaux montrent que les parcours homosexuels commencent dans la jeunesse, voir dès l’adolescence. Or, la jeunesse est une période associée à de nombreux changements : entrée en sexualité, entrée dans la conjugalité, autonomisation familiale, entrée dans le travail (Mauger, 2010). Si c’est une période donc de diversification des sources de socialisation et d’apprentissage de nouvelles normes et codes sociaux, c’est aussi un moment durant lequel l’autonomie des jeunes reste souvent très relative. Pour celles et ceux qui se reconnaissent des désirs sexuels non-hétérosexuels durant cette période, elle implique des enjeux d’accès aux informations sur l’homosexualité, aux homosexuel·les et à leurs espaces, et la remise en cause des normes sociales.

 

C’est pourquoi mon objectif est ici d’interroger les conditions de possibilité, à l’adolescence et dans les premières années de la jeunesse, entre la fin des années 2000 et aujourd’hui, du « devenir homosexuel·le ». Quelles contraintes s’exercent sur les trajectoires de ces jeunes et quelles stratégies mettent-iels en place pour y répondre ? En quoi la prise d’autonomie est-elle centrale dans leur trajectoire, et comment y parviennent-iels ?

 

Choix conceptuel 

Pour répondre à ces questionnements, j’ai commencé dans ma recherche par retracer les parcours biographiques des enquêté·es en recourant au concept interactionniste de carrière. Développé par Howard S. Becker (1963/2011), il permet d’analyser les trajectoires à la fois par rapport aux positions occupées et au rapport entretenu avec celles-ci. Ce concept permet de faire dialoguer l’action de l’individu lui-même dans le groupe et sa production comme membre de ce groupe. Becker y recourt pour analyser les parcours de groupes sociaux dits « déviants », en particulier pour comprendre comment on devient fumeur de marijuana. Ce terme de « déviance », en sociologie interactionniste, s’applique à celles et ceux dont le mode de vie ne respecte pas les normes dominantes, en dévie. Sur un plan plus méthodologique, la carrière permet de « transformer les individus en activités » (Darmon, 2008, p. 84), d’observer ce qu’iels font plutôt que ce qu’iels sont, et ainsi d’objectiver, de dénaturaliser, de dépathologiser les parcours individuels et les phénomènes sociaux observés. On peut ainsi plus aisément se distancier des discours des enquêté·es et les questionner. Enfin, l’identification d’une carrière au sein d’un groupe implique de dégager des phases, des étapes, des périodes qui voient correspondre telles activités, tel statut et tels rapports à soi et au groupe. Cela n’induit pas qu’une telle carrière se « colle » précisément sur le parcours de tout·e enquêté·e ou de tout membre du groupe considéré. Dans son étude, Becker montrait déjà que les carrières individuelles pouvaient être non linéaires. On peut changer de statut, puis revenir au statut antérieur, selon les conditions de possibilité, voire parfois éviter une position qui est pourtant communément occupée avant le passage à la position ultérieure.

 

Méthode

Pour répondre, je m’appuierai sur mon mémoire de master et l’enquête de terrain dont il est issu, réalisée au sein d’une association LGBT+[2] étudiante francilienne. Cette association, qui organisait principalement des événements festifs, mais aussi culturels (sorties au cinéma ou au théâtre) offrait un espace de rencontre, d’amusement, de convivialité. Les participant·es aux événements étaient principalement des hommes et femmes cisgenres, gays, lesbiennes ou bisexuel·les. Entre octobre 2017 et octobre 2018, j’ai réalisé 21 observations. J’ai également réalisé 20 entretiens avec des participant·es jusqu’en février 2019, dont 18 ont été retenus pour l’analyse.

 

Enquêté·es

Concernant les caractéristiques sociales des enquêté·es, tou·tes sont cisgenres. Les 9 garçons se considèrent comme homosexuels mais parmi les filles, il en est une qui se reconnait dans la bisexualité[3]. Concernant leur âge, iels sont né·es entre 1990 et 1999 (dont 11 entre 1993 et 1995) et avaient au moment des entretiens, entre 19 et 27 ans. La moyenne d’âge est d’un peu plus de 22 ans. Ce sont aussi des enquêté·es caractérisé·es pour la plupart par une trajectoire sociale familiale ascendante et 13 ont au moins un parent appartenant à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS). Tou·tes ont fait des études dans l’enseignement supérieur, en partie au moins à Paris, et 9 sur 18 ont, à un moment donné de leur trajectoire scolaire, été élèves dans l’enseignement privé catholique.

 

 

Informations principales relatives aux entretiens et aux enquêté·es

Date de l’entretien

Année de naissance

Âge au moment de l’entretien

Genre

Appartenance privilégiée

Paul

12/12/2017

1994

23

Homme

Gay

Romain

08/02/2018

1990

27

Homme

Homosexuel

Nathan

27/02/2018

1994

23

Homme

Gay

Amandine

06/12/2018

1995

23

Femme

Lesbienne

Léa

08/12/2018

1992

26

Femme

Lesbienne

Édouard

08/12/2018

1993

25

Homme

Gay

Judith

10/12/2018

1993

25

Femme

Bisexuelle

Benjamin

11/12/2018

1999

19

Homme

Homme/Gay

Edwige

12/12/2018

1993

25

Femme

Pansexuelle

Ophélie

15/12/2018

1991

27

Femme

Lesbienne

Clémence

06/01/2019

1994

24

Femme

Lesbienne

Cedrick

09/01/2019

1993

25

Homme

Gay

Maxime

12/01/2019

1996

22

Homme

Gay

Soumaya

16/01/2019

1995

23

Femme

Lesbienne

Matthieu

26/01/2019

1997

21

Homme

Gay

Ambre

28/01/2019

1994

24

Femme

Lesbienne

Simon

02/02/2019

1995

23

Homme

Pédé

Rachel

16/02/2019

1998

21

Femme

« J’aime tout l’monde

Au cours de mon développement, j’indiquerai entre parenthèses, à la première occurrence d’un·e enquêté·e, son genre, le terme qu’iel utilise pour se définir comme homosexuel·le (appartenance privilégiée), et son âge au moment de l’entretien.

 

Après avoir décrit les carrières homosexuelles des enquêté·es en expliquant les processus de « coming-in » qui s’y déroulent et en montrant dans quelle mesure cette carrière se passe sous contraintes, j’aborderai les enjeux pour ces jeunes homosexuel·les de vivre dans différents contextes scolaires et géographiques, et les stratégies mises en place pour parvenir à l’ouverture, pour elles et eux, de possibilités d’accès au « monde gai et lesbien ». Enfin j’évoquerai le cas de la confrontation aux figures repoussoirs qui peuvent freiner cet accès, mais révèlent aussi pour celles et ceux qui ont effectué leur coming-in, un positionnement communautaire spécifique.

 

1. Devenir homosexuel : un parcours sous contraintes

1.1. Se reconnaitre et s’engager comme homosexuel·le

1.1.1. Dessiner les carrières homosexuelles

Pour mes enquêté·es, la période qui précède le début de leur carrière constitue un processus de problématisation de soi, de ses désirs et du décalage ressenti entre ceux-ci et ceux normalement attendus. Ce processus de problématisation débute généralement au tournant de l’entrée au collège et aboutit, à partir des classes de 4e-3e et surtout au lycée, à une première interaction autour de l’homosexualité. C’est à partir de cette première action d’externalisation de la différence que j’ai fait le choix de faire débuter les carrières. Celles qui se dessinent alors en entretiens sont constituées de trois phases principales[4].

 

Dans la phase de prudence contrainte, les jeunes commencent à partager leurs interrogations, et testent leurs entourages, tout en cherchant à conserver le contrôle de l’information de leur homosexualité. Les coming-out[5], d’abord à des ami·es proches et dans un second temps à des membres de la famille, sont très progressifs. Parallèlement, iels font souvent leurs premières expériences sexuelles (14 enquêté·es sur 18) et amoureuses (12 sur 18). Dans une deuxième phase, l’investissement social, se déroule le développement des sociabilités, la reconfiguration du réseau amical qui s’ouvre à d’autres personnes non-hétérosexuelles, l’investissement d’espaces communautaires. Les rapports et les partenaires sexuels se font plus nombreux, la consommation de produits culturels liés aux thématiques homosexuelles s’intensifie et se diversifie (livres, films, podcasts…), et l’on assiste à un phénomène d’appropriation identitaire. Enfin la dernière phase se caractérise par deux types d’attitudes : la participation routinisée et la distanciation contrôlée. D’un côté l’investissement se routinise et se rationalise, le réseau social homosexuel tend à se restreindre et se rigidifier. De l’autre on observe un désinvestissement relatif des espaces de sociabilité, l’affaiblissement de la consommation culturelle et la relégation de l’homosexualité au second plan de la vie sociale, au profit d’autres aspirations liées à l’avancée en âge : carrière professionnelle, conjugalité, famille.

 

1.1.2. Faire son coming-in : changements des styles de vie, dispositions nouvelles et assomption identitaire

Cette description idéal-typique de la carrière fait apparaitre un processus socialisateur intense : le coming-in[6]. Comme socialisation de transformation on peut le décrire à travers trois phénomènes.

 

D’abord, le changement des styles de vie implique l’adoption de nouvelles activités et pratiques. C’est le cas d’activités de sociabilité, festives, numériques, de drague ou sexuelles. C’est aussi le cas des pratiques d’habillage des corps, qui tournent autour de la transgression des normes de genre (comme le maquillage pour les garçons ou les cheveux courts, pantalons et salopettes pour les filles). Et puis l’intérêt pour les œuvres culturelles dépend de plus en plus du fait qu’elles traitent de l’homosexualité[7]. Enfin, on trouve quelques engagements militants. Ces changements d’activités impliquent le déplacement de la position du ou de la jeune gay ou lesbienne dans l’espace social, entendu comme « un ensemble de positions […] définies les unes par rapport aux autres » (Bourdieu, 1994, p. 20) et constituées notamment par des « styles de vie » (Bourdieu, 1984, p. 6) différents qui distinguent des hétérosexuel·les. Les jeunes gays et lesbiennes rencontré·es vont alors activement apprendre les normes qui régissent ce nouvel environnement, ces nouvelles relations, ces nouvelles pratiques. Ensuite, cet apprentissage, ces expériences, entrainent l’acquisition de dispositions à agir et réagir nouvelles, qui vont s’inscrire dans les corps et modifier profondément les habitus – l’ensemble des dispositions antérieurement acquises (Bourdieu, 1998, p. 21) – des enquêté·es, influençant durablement le rapport entretenu au monde social et les capacités à avoir certaines pratiques ou activités. Julien Méreaux (2002), dans le cas des hommes gays, ainsi que Céline Perrin et Natacha Chetcuti (2002), dans le cas des femmes lesbiennes, montrent bien ce mouvement d’incorporation à travers l’exemple de l’apprentissage de l’idéal de beauté. Enfin, l’assomption identitaire amène les jeunes gays et lesbiennes à valoriser leur homosexualité pour parvenir à « l’affirmation sans angoisse de l’homosexualité vers l’extérieur » (Pollak, 1982, p. 41). Iels assimilent les mot et catégories pour se dire (Chetcuti, 2010) et développer une appartenance (Avanza & Laferté, 2005) homosexuelle. L’assomption implique ainsi une appropriation identitaire de catégories de l’homosexualité (gay, lesbienne, mais aussi bisexuel·le ou pansexuel·le). Elle est donc l’assomption d’un trait considéré comme propre à soi mais partagé avec d’autres qui amène à se placer dans une catégorie où ce trait fait sens.

 

Par rapport à la carrière, le processus de coming-in se fait déjà marginalement jour dans l’avant de la carrière et durant la phase de prudence contrainte. Mais son intensité est sans commune mesure dans la phase d’investissement social.

 

1.2. Faire respecter la norme de l'hétérosexualité : des jeunes sous contrôles

1.2.1. Carrière et défaillance des contrôles sociaux

L’entrée dans la carrière et l’approfondissement du coming-in ne furent pourtant pas aisés pour les jeunes que j’ai rencontré·es. Selon Becker, les individus sont soumis à des contrôles sociaux qui, au quotidien, canalisent l’ensemble des comportements. Ces contrôles sont intégrés durant la socialisation et rappelés dans les interactions. L’entrée dans la carrière, la transgression de la norme, nécessite alors leur défaillance, et son prolongement impose leur maitrise progressive (1963/2011). Dans le cas des jeunes homosexuel·les en problématisation ou en phase de prudence contrainte, iels vont chercher à obtenir des informations sur l’homosexualité, tenter de rencontrer d’autres homosexuel·les, et essayer de se rapprocher d’espaces communautaires. C’est là que la gestion du secret et du risque de sanctions intervient. L’homosexualité étant au début avant tout un caractère discréditable, passible de sanction sociale, il est apparu nécessaire aux enquêté·es d’opérer un travail de discrétion visant à séparer les scènes sociales où il est possible d’avoir des activités en lien avec l’homosexualité, et celles où il faut s’en garder (Darmon, 2008, p. 200). Trois groupes et institutions, particulièrement présentes dans l’existence des jeunes (Lahire, 2005, p. 133), ont joué un rôle prégnant dans l’effectivité du contrôle : la famille, l’école, les pairs.

 

1.2.2. Socialisation familiale et dépendance matérielle

La famille joue un rôle essentiel d’abord comme instance de socialisation, en transmettant normes, valeurs, et représentations, y compris relatives à la sexualité. Par exemple, très concrètement, par une dévalorisation de l’homosexualité dans des interactions du quotidien :     

j’me souviens plus comment elles sont v’nues à ça, en mode : « les meufs qui sont lesbiennes le sont parce qu’elles sont pas assez belles pour être avec des mecs ». Et euh… « Elles ont pas d’autres options que se mettre avec des meufs parce que voilà… Elles attirent pas les mecs ». C’était assez horrible cette conversation.[8]

 

A cette socialisation dépréciative de l’homosexualité s’ajoute la dépendance matérielle et émotionnelle vis-à-vis des parents. Ce qui explique probablement en partie l’antériorité du coming-out amical sur le coming-out familial. Enfin, le déficit d’autonomie des adolescent·es passe aussi par un contrôle des activités, lieux visités, horaires de sorties, déplacements, qui laisse peu de place à l’exploration de l’homosexualité à l’adolescence.

 

1.2.3. Le contrôle par l'école : gestion du temps et naturalisation des normes

L’école joue un rôle de contrôle important et complémentaire de celui des parents, en occupant et surveillant les élèves durant le temps de travail parental (Zaffran & Pouchadon, 2010). L’école est aussi un lieu important pour véhiculer des normes de genre et de sexualité : séparation des genres à travers les cours donnés et division genrée des toilettes ou des vestiaires notamment. L’institution légitime ainsi l’hétérosexualité et invisibilise l’homosexualité par l’ignorance active de possibilités sexuelles entre garçons et entre filles.

 

Par ailleurs, la fréquentation, à un moment ou un autre de leur scolarité, d’un ou plusieurs établissements privés catholiques, est un marqueur important de l’échantillon d’enquêté·es, 9 des jeunes rencontré·es (sur 18) étant concerné·es. Ces établissements renforcent d’autant plus leur contrôle sur les comportements genrés et l’affirmation de l’homosexualité comme norme par le fait d’imposer l’enseignement d’une religion dont les dogmes condamnent l’homosexualité. L’homophobie peut s’y faire particulièrement explicite.

 

1.2.4. Sous le regard des pairs

Enfin, les pairs jouent un rôle non-négligeable dans le contrôle. D’abord parce que le temps scolaire se passe sous leur regard (Pasquier, 2005, p. 11‑12), mais que c’est aussi le cas d’une partie non-négligeable du temps extra-scolaire et non-familial. Les pairs sont un véhicule important de la violence homophobe explicite. Nombre d’enquêté·es décrivent le collège comme la période de confrontation à cette violence, contre soi (plutôt pour les garçons) ou contre d’autres (plutôt pour les filles). Le contrôle homophobe des comportements et des activités prend alors des formes différentes pour les garçons et pour les filles. Dans le cas des garçons, Isabelle Clair a bien montré la centralité de la figure du « pédé » dans les relations entre garçons à l’adolescence et le contrôle de la masculinité (Clair, 2012)[9]. Du côté des filles, si les normes de genre favorisent, au contraire des garçons, une proximité des corps et relationnelle forte, l’invisibilité de la possibilité même qu’il puisse exister des relations sentimentales entre filles ne leur permettait pas alors de considérer comme « amoureuses » les amitiés que plusieurs enquêtées m’ont décrites comme « fusionnelles » ou « passionnelles ». Pour elles, les relations amoureuses se doivent de se faire sur le modèle hétérosexuel (adolescent·es, les enquêté·es ont du mal à en envisager en dehors de ce modèle).

 

Ambre[10] et son frère : les modalités du contrôle homophobe pour les garçons et les filles

La comparaison entre les vécus masculins et féminins de l’homophobie est particulièrement visible dans l’entretien réalisé avec Ambre. Femme lesbienne de 24 ans au moment de l’entretien, Ambre a également un frère jumeau lui-même homosexuel. Alors que son frère est assez efféminé, dès l’enfance, elle-même est au contraire plutôt « garçon manqué », au point qu’enfant, un camarade de classe leur avait lancé « Ah vous avez échangé vos chromosomes ». Cependant, Ambre affirme qu’elle n’a pas particulièrement vécu de violence physique ou verbale liée à une sexualité supposée :

Non, pour moi c’était pas euh… On m’insultait pas, et on me violentait pas par rapport à ma sexualité.

Elle se compare ici à son propre frère :

C’est surtout mon frère qui avait plus de réflexions. Moi c’est… Pas plus que ça en vrai.

Pour Ambre, le contrôle semble passer en fait par l’invisibilisation de l’homosexualité féminine. Ce n’est pas avant d’être confronté à un couple de filles, au lycée, qu’elle commence à véritablement s’interroger :

Et après au lycée euh… J’ai commencé à m’poser des questions, parce que je f’sais du badminton à l’époque, et y’avait un couple de lesbiennes euh… Dont une qui était au badminton avec moi, et l’autre était dans mon lycée. Donc c’est là qu’j’ai commencé à m’questionner, à m’dire euh… ‘Fin j’avais jamais vu, j’avais jamais vu euh… De lesbiennes. ‘Fin, j’m’étais jamais posée la question euh… Que des filles pouvaient sortir ensemble et ‘fin tu vois ?

Entretemps, il n’y a cependant pas de « vide », mais bien des amourettes avec des garçons, notamment en vacances, en colo, par « besoin d’affection », mais aussi dans « La volonté ben de trouver quelqu’un, de faire comme tout l’monde. Mais c’était inconscient quoi. » Les amourettes, les petites histoires, les tentatives de mise en couple avec des garçons, à l’adolescence, sont communes pour mes enquêtées féminines, et appuient l’idée que leur contrôle passe ainsi par une puissante injonction à l’hétérosexualité qui rend alors inenvisageable l’homosexualité féminine.

 

1.2.5. Les soubresauts historiques du contrôle social

Wilfried Rault avait montré que les années 2000 étaient marquées par une plus grande visibilité de l’homosexualité et une meilleure acceptation par les familles au moment du coming-out (2011, p. 9). De même, la plus grande acceptation de la part des pairs se remarque aussi dans une reconfiguration peut-être moins absolue du cercle amical de mes enquêté·es par rapports aux générations précédentes (Adam, 1999). Enfin, l’essor d’Internet a également favorisé le contournement des contrôles sociaux en permettant souvent aux enquêté·es de s’informer sur l’homosexualité à l’abris des regards, voir même d’avoir de premiers contacts virtuels avec d’autres homosexuel·les, et ainsi de tester leurs désirs et sortir de leur sentiment d’isolement. Si ces changements ont rendu sans doute les conditions de possibilités de passage vers la phase d’investissement social plus aisées à atteindre, la période de la jeunesse des enquêté·es est aussi marquée par un événement ayant mis l’homosexualité au cœur du débat public : le processus législatif ayant mené à l’adoption de la loi ouvrant le Mariage aux couples de personnes de même sexe (automne 2012 – printemps 2013). La mobilisation de la Manif pour Tous, organisation réactionnaire opposée à l’adoption de la loi a marqué les esprits de nombreux·ses enquêté·es, particulièrement les francilien·nes qui étaient encore au lycée à l’époque. Maintenus en phase de prudence contrainte et confronté très directement à la visibilité de la Manif pour Tous dans Paris, beaucoup décrivent cette période par le mal-être. Elle semble avoir rendu la nécessité du secret encore plus impérative. Cette période a été d’autant plus difficile à vivre pour celles et ceux scolarisé·es alors en établissement privé catholique. Maxime (homme gay, 22 ans), alors en classe de Première dans un prestigieux lycée catholique parisien, raconte l’omniprésence des discours homophobes matérialisés même dans les vêtements, les affiches sur les murs, les bracelets :

Au, au fond d’moi, ça me gênait profondément qu’y ait ces affiches, qu’y ait ces discours, qui m’soient un peu imposés au quotidien quoi.

 

Ces injonctions à l’hétérosexualité, la contrainte des normes de genre, corporelles, sentimentales, marquent les expériences adolescentes. Les enquêté·es les décrivent alors en reprenant le discours de la honte ou de l’incompréhension d’avoir à vivre cette expérience : « J’en ai marre. J’arrive pas à assumer, j’arrive pas à croire que c’est vrai.[11] »

 

2. (S’)Ouvrir l’accès aux mondes gais et lesbiens : stratégies d’autonomisation et imbrication des enjeux scolaires et géographiques

Ces contrôles sociaux posent la question de savoir comment, malgré les contraintes fortes qu’ils peuvent exercer sur leurs parcours, ces jeunes gays et lesbiennes sont parvenus pourtant à entrer en carrière, surmonter la prudence contrainte et faire leur coming-in. Pour comprendre, il faut établir « les conditions sociales de possibilités, nécessaires mais non suffisantes, de son accomplissement [celui de la carrière] […] » (Darmon, 2008, p. 249).

 

2.1. Enjeux de sortie du lycée : statut estudiantin et « bons » choix d'études

L’école est donc une institution importante pour le contrôle des comportements adolescents. Cette situation, alliée avec l’action d’autres groupes et institutions, laisse peu de marge de manœuvre pour explorer l’homosexualité. Dans cette perspective, le passage du bac et les choix à faire pour la suite de la scolarité, ont constitué pour mes enquêté·es un moment important pour pouvoir cadrer aussi leur avenir en tant qu’homosexuel·les. Pour tou·tes, le changement d’établissement scolaire, et le statut estudiantin – plus individuel et autonome – sont alors perçus comme affaiblissant le contrôle des pairs et doivent permettre d’envisager la construction de relations nouvelles basées sur le partage de l’information de l’homosexualité. Ces changements marquent ainsi souvent l’entrée dans la phase d’investissement social.

 

Ce souhait d’échapper aux contrôles sociaux se réalise généralement pour les enquêté·es entrant à l’université dès l’obtention du bac, avec un coming-in qui se fait relativement progressif dans les 2-3 premières années universitaires. Rachel, venue d’une ville de Bretagne, évoque ainsi les événements qui suivent immédiatement son arrivée dans une université parisienne :

T’sais le truc : « Forum des étudiants », « Forum des associations », sur le campus de [l’université]. J’passe vite fait parce que j’ai cours, et j’vois […] un drapeau gay avec écrit [le nom de l’association LGBT+]. J’me dis : « Ben qu’est-ce que c’est ? » J’fais des recherches et tout euh… Puis de fil en aiguille j’me retrouve en [apéro de l’association] comme ça. Et à cet [apéro], j’embrasse une fille pour la 1ère fois.

 

Cependant certains choix d’études s’avèrent « malheureux » et n’aboutissent pas non plus à des changements dans la carrière, parfois pourtant désirés. Il s’agit de l’entrée dans des cycles d’études très contraignants, principalement les classes préparatoires, ce qui concerne 8 de mes enquêté·es, mais aussi certains cursus « d’excellence » ou très encadrés. Ambre décrit ses études pour obtenir un BTS (Brevet de Technicien Supérieur) en communication dans un lycée privé catholique comme « la fin d’[sa] vie » et « Deux années de non-vie sociale ». Ainsi que l’a montré Muriel Darmon, ces « institutions enveloppantes » perpétuent le contrôle qui avait court au lycée, en encadrant jusque dans l’intimité les vies de leurs élèves (2015). La contrainte au secret et les difficultés d’accès aux espaces gais et lesbiens peuvent ainsi se poursuivre ou être renforcées.

 

Maxime : la classe préparatoire comme frein au coming-in

Fils d’un chirurgien et d’une architecte urbaniste, Maxime grandit dans la maison familiale, près de Paris, dont a hérité son père. Il effectue son lycée dans un prestigieux établissement privé catholique parisien. C’est durant cette période qu’il problématise particulièrement ses désirs et attirances, mais il n’en parle pas, ni ne tente une démarche quelconque pour rencontrer des personnes homosexuelles :

[…] comme j’étais pas militant, à Stan’, et que c’était caché et enfoui, voilà, on pouvait pas, euh… J’ai, j’pouvais pas avoir de problèmes si j’étais pas positionné, […].

Cela s’explique à la fois par l’organisation scolaire – Maxime est en internat et fait face à une masse de travail écrasante – à la dimension catholique de l’établissement – le secret s’impose à lui dans un environnement qui lui apparait comme particulièrement hostile à l’homosexualité – et à la présence particulièrement visible et affirmée du militantisme anti-Mariage pour Tous, surtout durant son année de Première (2012 – 2013).

Malgré le mal-être qu’il décrit sur la période, après son bac, il continue en classe préparatoire dans le même lycée. Si la pression à la réussite scolaire, notamment véhiculée par son père – dont la référence est omniprésente dans l’entretien – est une raison importante de ce choix, le passage en prépa fait naitre des espoirs en lui, et partir lui parait ainsi moins nécessaire :

[…] j’ressentais pas, c’était pas maladif. Encore. ‘Fin mon envie de m’barrer n’était pas maladive. Au lycée. Parce que j’me disais : « En prépa ça va être différent, y’a plus de liberté pour les prépa », et c’est vrai que tu voyais qu’il y avait plus de liberté pour les prépa. […] J’me suis dit : « Ça va brasser, va y avoir plein d’gens nouveaux qui vont v’nir. Pourquoi est-ce que j’partirai maintenant ? » Tu vois ? Au moment où finalement ça d’vient mieux, pourquoi est-ce que j’me barrerais ?

Ses espoirs sont rapidement douchés. S’il commence à évoquer son homosexualité́ au cours de sa première année de prépa, ce partage demeure restreint à quelques ami·es proches. Il doit aussi faire face à la diffusion de la rumeur de son homosexualité, qui va même aboutir à un « interrogatoire » particulièrement mal vécu, de la part du directeur de la prépa : « j’ai été forcé, par mon directeur, un peu d’avouer mon homosexualité, et d’répondre un peu à des questions très personnelles sur ma sexualité. » Mais l’hostilité à l’exploration du monde gai est aussi liée la dimension « enveloppante » du cursus :

J'avais pas la place de ressentir autre chose. [,,,] ça m'prenait, ben comme un travail à temps plein quoi.[…] ma charge mentale elle était saturée, donc commencer à m’poser ce genre de questions […] tu vas t'flinguer. Tu vas rentrer dans une sorte de dépression dégueulasse et tu vas foutre en l'air tes études [...] j'ai arrêté de me questionner, j'ai dit : « On met tout en attente, on gèle tout » […].

C’est finalement une fois son cursus de prépa terminé, alors qu’il a obtenu le concours d’une école d’ingénieur, qu’il va brusquement entrer dans la phase d’investissement social de sa carrière et effectuer un intense coming-in : il s’inscrit sur des sites de rencontre, a sa première relation de couple et ses premières expériences sexuelles, fait ses coming-out familiaux, relance l’association LGBT+ de sa nouvelle école, etc.

[...] j’ai vraiment tout découvert d’un coup, tout fait d’un coup. Sexualité, mon orientation, mon association, mes intérêts culturels, euh... Tout, tout est v’nu d’un coup en fait.

Cette brutalité du coming-in est récurrente dans les parcours des enquêté·es passé·es par la prépa, contrairement à une passage plus « doux » pour ceux et celles qui ont évité ces cursus.

 

2.2. Grandir en France : des possibilités et contraintes différentes entre francilien·nes et provinciaux·les

Ces enjeux scolaires s’articulent aussi à des enjeux géographiques. En 1994, Chauncey montrait que l’émergence et l’évolution du « monde gai » se comprend en rapport avec son contexte urbain, marqué par le « déclin de la force des institutions de contrôle social » (Chauncey, 2003, p. 171). Mon enquête montre qu’en effet, le contexte urbain facilite pour les enquêté·es l’accès aux espaces gais et lesbiens et la possibilité d’échapper aux contrôles sociaux qui s’exercent sur elles·eux. Cela permet de séparer les enquêté·es ayant grandi en région parisienne (10), de ceux ayant grandi en province (8).

 

Pour les francilien·nes, l’existence à la fois d’une présence homosexuelle visible à Paris (via surtout le quartier du Marais et la Marche des Fiertés) et d’infrastructures de transports publics développées leur donne une plus grande marge de manœuvre dans l’investissement des sociabilités et de la sexualité. Ces deux aspects facilitent aussi la gestion du secret et des stratégies de discrétion. Les parcours des enquêté·es francilien·nes vers la phase d’investissement social en sont facilités, et la transition entre la phase de prudence contrainte et celle-ci en devient moins nette. Des passages dans des espaces communautaires peuvent être alors observables dès le lycée, comme pour Matthieu (homme gay, 21 ans) et Ambre. Grandir en région parisienne permet de plus facilement dissimuler ses activités à ses parents, y compris même lorsque l’on a fait son coming-out auprès d’eux mais qu’iels n’ont pas fait montre d’une absolue acceptation. Et les parents sont d’ailleurs conscient·es du fait que leur contrôle est émoussé dans cet environnement, où leurs enfants ne sont pas tributaires du ramassage scolaire pour rentrer à la maison, ni de la voiture familiale pour voir leurs ami·es. Il devient aisé de cacher, avec la complicité potentielle de ces mêmes ami·es, les activités aux parents, qui ne peuvent qu’accepter la situation et croire, ou paraitre croire, leurs enfants, maintenant ainsi symboliquement leur autorité familiale.

 

Benjamin : de premiers contacts avec le monde gai dès le lycée

Benjamin est né en 1999 et a grandi en région parisienne. Il est entré au lycée en 2014 et a passé son bac en 2017. Il commence à évoquer son homosexualité au collège. Dès la 3ème, il en parle « À des ami·es très proches » et commence à fréquenter des sites Internet pour les jeunes LGBT+. Il y rencontre – virtuellement toujours – des personnes avec qui il peut parler de l’homosexualité. L’entrée au lycée est cependant difficile pour lui, et il se sent particulièrement isolé, d’autant que ses ami·es de collège ne fréquentent plus le même établissement. L’année de Première marque finalement un tournant vers une certaine acceptation de son homosexualité. Particulièrement confronté à l’homophobie depuis la 3ème, cela a pu constituer un tournant stratégique face à la violence. Il l’explique en tout cas par l’intervention de l’infirmière scolaire après qu’il ait fait un malaise en classe :

Du coup voilà, grand discours sur la diversité, la beauté d’l’humanité, du coup, j’ai un peu repris foi en l’humanité et en ma personne, et euh… J’ai un p’tit peu développé ma confiance en soi.

Quoiqu’il en soit, durant ses deux dernières années de lycée, et surtout en Terminale, Benjamin commence à profiter de la relative liberté permise par sa proximité avec Paris et ses infrastructures de transports. Il se fait notamment des ami·es grâce à un groupe Facebook crée par un youtubeur gay. Il découvre le Mag[12] avec l’un·e de ces ami·es et participe à sa première Marche des Fiertés avec en 2017. C’est aussi le soir de la Marche qu’il va pour la 1ère fois dans un bar gay. Ces sorties sont restreintes à quelques activités et à un petit groupe de personnes, ne caractérisant par une réorganisation conséquente du mode de vie constitutif de l’investissement social. Mais cela révèle des possibilités très différentes de celles ouvertes aux jeunes Provinciaux.

 

La situation des provinciaux·les est en revanche plus contrainte. D’abord parce que le « monde gai et lesbien » est peu développé et visible dans leur ville. Si Marianne Blidon a bien montré que les espaces de sociabilité homosexuels sont nombreux sur l’ensemble du territoire – et non seulement en Île-de-France et dans une poignée de grandes métropoles – ceux-ci se font rares lorsque les villes ont moins de 200 000 habitants (Blidon, 2007). La peur d’être reconnu, dans un lieu pas si éloigné du domicile familial donc, pèse également d’autant plus que les enquêté·es originaires de Province sont beaucoup plus dépendant·es de leurs parents pour se déplacer et avoir des activités. Cela explique que 6 d’entre elles·eux aient attendu le passage dans la phase d’investissement social pour avoir leurs premières relations sexuelles avec des personnes de même sexe/genre. C’est aussi pour cela que cet investissement ne commence pas avant le départ du domicile parental et l’arrivée à Paris (ou à Londres pour un enquêté). Les coming-out familiaux interviennent aussi plus souvent après ce départ, situation inverse de celle des francilien·nes. La décohabitation apparait comme une des conditions de possibilité de certains changements dans la carrière des enquêté·es originaires de Province, notamment pour pouvoir sortir de la prudence contrainte. C’est pour cette raison que les enjeux géographiques s’articulent aux enjeux scolaires : la poursuite d’études est une justification de la décohabitation. Cette poursuite ne repose pas uniquement sur le désir de vivre sa vie de gay ou de lesbienne, mais faire des études constitue entre autres une opportunité pour prendre son autonomie. Les jeunes enquêté·es ont pu alors mettre en place des stratégies pour faciliter leur accès à certains espaces, quartiers, villes, afin d’explorer plus aisément le « monde gai et lesbien » et leurs propres désirs, en participant activement au choix de l’école ou de l’université.

 

Édouard[13] : la migration pour l’ouverture des possibilités

Édouard est né en 1993 et a grandi à La Réunion, entrant en Seconde en 2008 et passant son bac en 2011.

Comme pour Benjamin, les premiers partages de l’homosexualité – au lycée – se font « au compte-gouttes », auprès « de 2-3 personnes vraiment proches ». Cependant, il n’y a pas d’autres actions de sa part que celles-ci durant la période. Après le bac, il entre en BTS, toujours sur l’île. Considéré comme « une page blanche », il décide de ne pas omettre son homosexualité au sein de ce cursus et est alors très vite out dans son BTS, ceci étant facilité par l’absence de répression ou de rappel à l’ordre de ses pairs. Mais pour les personnes avec qui les liens étaient plus anciens, il est toujours « plus compliqué » d’en parler. D’autant plus qu’il ne souhaite pas s’exposer au « ladilafé », aux commérages qui pourraient faire parvenir l’information de son homosexualité à sa famille – il demeure toujours chez ses parents. Il tente cependant une sortie dans l’une des deux boîtes LGBT de l’île, avec une amie bisexuelle de son BTS, mais l’expérience constitue, à ce moment-là, un repoussoir :

Et donc j’y suis allé, et bon, l’expérience a été un peu… Un peu louche quoi. […] Après, j’avais pas l’habitude aussi tu vois. Donc t’avais euh… On va dire les « folles de service », […] c’était un peu caricatural.

Il ressent en fait de plus en plus le besoin de quitter La Réunion :

[…] c’était surtout un… Une volonté d’émancipation, tu vois, et avoir plus de libertés. J’me sentais pas euh… Vraiment à l’aise dans tout c’que j’pouvais faire à la Réunion, tu vois ? Parce que c’est une île, et ça revient à l’homosexualité du coup. Je… Donc c’est petit. J’peux vivre à l’est et aller dans l’sud et… ‘Fin voir des gens que j’connais tu vois. […] Ça pouvait être rapporté, et euh… J’voulais pas, j’avais pas envie qu’on parle, qu’on parle de moi. […] Moi j’ai jamais eu d’problème avec moi-même tu vois, mais par rapport au regard des gens, j’avais envie d’partir, tu vois ? Pour pouvoir euh… Euh, expérimenter.

A la fin du BTS, en 2013 – 2014, il devient alors au pair à Londres pour un couple homoparental. Loin de ses parents, de La Réunion et du « ladilafé », autonome dans sa vie – il a un travail, ses propres revenus, et bénéficie du réseau de transports londonien –, Édouard peut finalement investir la sexualité, les espaces, les sociabilités, la « culture » :

[…] donc en arrivant là-bas, j’ai tout essayé, enfin « tout essayé ». […] C’était vraiment la liberté parce que j’connaissais personne ! Et donc j’me sentais vraiment libre de faire tout c’que j’veux, quand j’le voulais […].

Il se fait de nombreux ami·es et fréquente assidument le quartier LGBT+ de Soho. Il recourt aux applications de rencontre, a une activité sexuelle importante, participe à sa 1ère Marche des Fiertés. Il fait son coming-in.

Cette différence dans les possibilités offertes entre la grande métropole (Paris pour la plupart de mes enquêté·es, mais donc aussi Londres dans le cas spécifique d’Édouard) et la Province est particulièrement illustrée dans la suite du parcours d’Édouard, puisque celui-ci, après un an et demi, revient à La Réunion. Il y restera entre 2014 et 2016. Pendant toute cette période, son mode de vie change à nouveau et devient assez similaire à celui qu’il avait avant de partir à Londres. S’il existe bel et bien quelques espaces LGBT+ à La Réunion, il ne les fréquente pas. S’il est out auprès de sa famille, ses parents ne font que tolérer son homosexualité. Il n’a pas non plus la moindre activité sexuelle. Cela contraste considérablement avec la période londonienne. Dans un contexte de faible présence communautaire, de forte interconnaissance, où il se sent discréditable, on peut dire qu’Édouard fait un retour dans la phase de prudence contrainte. C’est finalement en obtenant son admission en master dans une université parisienne qu’il quitte à nouveau La Réunion. A nouveau, ce changement de contexte devient propice à un basculement dans l’investissement social. La stratégie scolaire a été propice à une migration géographique permettant d’embrasser à nouveau le coming-in.

 

2.3. Débuter comme homosexuel·le selon sa position sociale et ses perspectives scolaires

Pourtant, la vie homosexuelle existe et est possible en province, y compris en milieu rural. Colin Giraud a montré, dans une enquête réalisée dans la Drôme auprès d’homosexuels masculins, qu’il existait « des formes de présence gays et des ressources locales bien plus consistantes » que le « tableau désertique » généralement véhiculé (Giraud, 2016). On y trouve des lieux de drague et de sociabilité, s’y constituent aussi des réseaux amicaux, et la résidence visible et connue d’homosexuels est finalement bien acceptée par le voisinage. Cette situation interroge alors l’existence simultanée de l’impériosité du départ vers la grande ville pour mes enquêté·es tandis que ceux de Giraud ont une vie homosexuelle dans des zones de population moins denses.

 

La comparaison entre les échantillons permet d’envisager plusieurs pistes de réponse. D’abord, l’âge de nos enquêté·es. Certes, le plus jeune des enquêtés rencontrés par Giraud a 23 ans, mais les 40-50 ans sont surreprésentés. Cela laisse penser que la proportion de jeunes gays effectivement impliqués dans la vie homosexuelle du département est relativement faible. L’entrée sur le terrain de Giraud appuie d’ailleurs l’analyse d’une situation plus contrainte pour les provinciaux, notamment hors des grandes métropoles : « Empiriquement, les premiers contacts avec le terrain d’enquête drômois tranchent radicalement avec les caractéristiques urbaines de mes précédents terrains d’enquêtes parisien et montréalais et laissent apparaître un désert gay ou presque. » L’accès donc au monde gai et lesbien drômois demanderait sans doute plus encore d’énergie et de temps à de jeunes homosexuels peu affirmés, qu’au sociologue. Par ailleurs, malgré cette vie gaie en milieu rural, les enquêtés de Giraud font régulièrement des séjours dans de grandes villes pour y profiter de la forte présence homosexuelle. Même si la comparaison n’est ici pas possible avec le cas de lesbiennes, il est fort probable que cette situation de la jeunesse ne serait pas beaucoup plus propice pour elles.

 

La question renvoie donc toujours aux stratégies d’autonomisation pour les jeunes, y compris ceux et celles qui demeurent en milieu rural, afin d’échapper aux contrôles familial, amical, ou au risque et à la peur d’être reconnu. Or, les adolescent·es, à la fin du collège déjà, n’ont pas les mêmes perspectives scolaires. Dans le cas de mes enquêté·es originaires de Province, l’origine familiale et les résultats scolaires ont permis d’envisager des études dans des institutions (universités, écoles nationales supérieures, classes préparatoires) localisées dans des grandes villes, et notamment à Paris. Pour d’autres jeunes, les perspectives scolaires sont différentes, et aboutissent à des formations professionnelles dans un lycée proche (ce qui est d’ailleurs le cas d’Édouard à La Réunion au début de sa formation post-bac), ou après celui-ci, dans des établissements proches du domicile familial ou toujours éloignés des grands centres urbains. L’autonomisation passerait ici probablement par une entrée sur le marché du travail rapidement après 18 ans, permettant d’obtenir une voiture et un logement à soi, échappant ainsi radicalement au contrôle parental. Cette hypothèse est d’ailleurs appuyée par les caractéristiques sociales des enquêté·es de Giraud, « qui appartiennent dans leur majorité aux petites classes moyennes (service, commerce, administration) et aux classes populaires ».

 

Cependant, alors que les conditions semblent parfois bien réunies, ou les possibilités de mettre en place des stratégies échappatoires possibles, on observe des attitudes d’immobilisme chez certain·es jeunes. Ces comportements peuvent être attribués à mon sens à l’apprentissage et la rencontre des figures repoussoirs.

 

3. Les figures repoussoirs : d’un frein au coming-in à un positionnement communautaire qui distingue

3.1. Un frein à l’identification et au coming-in : l’apprentissage de l’idéologie de la Fierté pour contrer les effets des figures repoussoirs

3.1.1. Dévalorisation de soi et impossibilité de se référer aux modèles existants

Les figures repoussoirs apparaissent comme l’incarnation ou la matérialisation – dans des personnes, des espaces et événements – de transgressions radicales aux normes de genre et de sexualité, qui impliquent le renforcement de l’association de l’homosexualité à une déviance. La socialisation hétéronormative impose ces figures en transmettant les normes, peu à peu incorporées, et provoque ainsi chez ces jeunes des réactions de dégoût, de rejet, de crainte de leur être assimilées, des « émotions corporelles » négatives (Bourdieu, 1998, p. 60). Salima Amari raconte ainsi le « malaise » de ses enquêtées dans les lieux lesbiens (2013, p. 207).

 

Les expériences des enquêté·es montrent deux effets des figures repoussoirs. Le premier, c’est la dévalorisation de l’homosexualité qui aboutit à une dévalorisation de soi. Les figures repoussoirs provoquent souvent des sentiments partagés, faits de répulsion, mais aussi d’attirance (Blidon, 2009), qui révèlent une forme de « conscience » d’ « en être » tout en étant contraint·e de voir les stigmatisé·es – et donc soi-même – « du point de vue des normaux » (Darmon, 2008, p. 229). Léa (femme lesbienne, 26 ans) a rencontré durant sa formation en classes préparatoires des personnes qui sont pour elle, manifestement lesbiennes ou bisexuelles. Ces rencontres, qui auraient pu affaiblir la contrainte au secret – étant donné l’existence de personnes ouvertement lesbiennes et bisexuelles dans l’entourage scolaire – n’ont fait que contribuer à renforcer l’association de l’homosexualité à la déviance et la volonté de ne pas être identifiée à elle. Elle évoque ainsi la façon de parler « crade » de Laura ou Diane, « complètement dévergondée » (« Mais Diane tout l’monde la détestait »). Elle conclue :

En fait les figures de lesbiennes c’était pas vraiment des figures positives auxquelles j’voulais m’identifier […]. Soit c’était des meufs qui étaient déjà rangées qui f’saient n’importe quoi, soit c’était des filles genre prout prout qui parlaient de fluides corporels comme ça au vu et au su de tout l’monde. Genre moi j’étais une petite prude, une gentille fifille bien […].

 

Les comportements de ces jeunes femmes ont donc heurté la socialisation antérieure de Léa – acquise notamment auprès des différentes institutions de contrôle social précédemment mentionnées – de laquelle elle avait appris à juger négativement ces attitudes.

 

Le second effet, c’est l’invisibilisation de la diversité des formes de l’homosexualité et l’impossibilité qu’elle implique pour certain·es enquêté·es de se reconnaitre homosexuel·les. Ophélie (femme lesbienne, 27 ans, voir Frise 4.) raconte le manque de diversité des représentations lesbiennes dont elle disposait plus jeune : « quand j’en voyais dans la rue », ces femmes « avaient un look très affirmé, et c’est pas c’qui m’attirait. » L’homosexualité féminine lui paraissait inenvisageable. De même pour Cedrick (homme gay, 25 ans), confronté seulement à des garçons qu’il qualifie de « Maniéré[s] au possible, féminin[s] ». Leur identification comme homosexuel·les en est retardée. Quand elle a lieu, elle donne même l’impression d’une irruption inattendue. La phase de prudence contrainte est alors très courte, et l’entrée en carrière peut même se faire directement par la phase d’investissement social et le coming-in intensif (dans le cas d’Ophélie).

 

3.1.2. L'apprentissage de l'idéologie de la Fierté : valorisation et diversification des formes de l'homosexualité 

Face à la dévalorisation de l’homosexualité et l’invisibilisation de la diversité de ses formes, surmonter les figures repoussoirs devient un enjeu qui nécessite l’apprentissage de l’idéologie du groupe déviant. L’idéologie, comme « système d’autojustification », informe qu’ « il n’y a aucun mal à être » déviant (Becker, 1963/2011, p. 61). Cela passe par des arguments historiques, sociologiques, biologiques, juridiques, et l’idéologie est ainsi un système assez souple et hétérogène pour fournir des arguments et représentations nouvelles qui conviennent à chacun·e. Elle fournit une diversification d’images de l’homosexualité, et permet d’accéder, avec l’exploration des espaces de sociabilité, à des possibilités de vivre positivement son homosexualité.

 

Dans le cas de l’homosexualité, l’enquête m’a conduit à appeler l’idéologie apprise durant le coming-in : « idéologie de la Fierté ». Elle implique l’apprentissage d’une forme d’ « histoire de l’homosexualité », ainsi que d’explications non-discriminantes répondant à la question : « Pourquoi l’homosexualité ? » (qui peut d’ailleurs faire écho à « pourquoi suis-je moi-même homosexuel·le ? »). Edwige raconte que « l’homosexualité dans l’règne animal, c’est pas un drame. » Nathan (homme gay, 23 ans) évoque des travaux psychologiques, et plusieurs, influencés par leurs études en sciences sociales et leurs lectures personnelles dans ces domaines, y voient une construction sociale. Cet apprentissage permet ainsi au groupe de dire à ses membres, mais aussi à ceux qui en représentent l’altérité, que l’homosexualité n’est pas une mauvaise chose, une anormalité, une maladie, ou un péché. Que finalement, « On n’est pas différents, on est comme tout l’monde ![14] » L’idéologie homosexuelle repose ainsi sur la mise en exergue de la fierté à être homosexuel·le. Une fierté qui se doit d’être visible puisque la publicisation de l’homosexualité permet de montrer qu’elle touche de nombreuses personnes, et qu’il n’y a pas de mal à être homosexuel·le. C’est dans l’apprentissage de cette idéologie que vont être déconstruites et remises en cause les figures repoussoirs intégrées par les socialisations dans l’enfance et jusqu’à l’adolescence. Cette socialisation nouvelle a permis aux jeunes enquêté·es d’abord de voir qu’il existe une grande diversité de formes d’homosexualité, et que les gays et lesbiennes ne sont pas toutes et tous conformes aux représentations dévalorisantes qui leur ont été véhiculées jusque-là. Ensuite, elle les a également amené·es à reconsidérer ces mêmes représentations dévalorisantes pour remettre en cause le fait même qu’elles seraient condamnables socialement. Il s’agit donc d’une remise en cause profonde des normes de genre et de sexualité. Le fait que soient finalement repoussées ces figures repoussoirs a enfin pu ouvrir aux enquêté·es des possibilités pour expérimenter de nouvelles activités, notamment parmi celles qui seraient jugées comme non-conformes selon leur genre.

 

Dans cet apprentissage de l’idéologie, les associations ont tenu un rôle important au sein de mon échantillon d’enquêté·es. Les espaces associatifs ont été les premiers qu’iels ont fréquentés. Cette situation semble liée à l’image sociale dont disposent les associations. Avant de venir dans les divers espaces de l’homosexualité, les jeunes se les représentent, en conçoivent des attentes, leur assignent des rôles. Au début du coming-in, les bars et clubs gais ont pu faire figure eux aussi de repoussoirs pour les jeunes que j’ai rencontrés, en tous cas de lieux inadaptés pour des jeunes surtout issu·es de classes moyennes supérieures et ayant encore des difficultés d’acceptation de leur homosexualité, du fait de leur dimension fortement sexualisée :

[…] les images que j’en avais étaient des images euh… Déjà de mecs sûrs d’eux, qui v’naient pour baiser et qui… Y’avait un truc très sexuel, pas du tout… […] Ben, c’est ça, c’était pas ce dont pour moi j’avais envie ! De, de rentrer dans un club, une boîte, machin, et me dire que j’allais m’faire sauter d’ssus […].[15]

 

Les associations semblent au contraire bénéficier d’une image qui leur permet d’être dépouillées de ces représentations négatives. C’est à partir de ces espaces associatifs, que va pouvoir se transmettre intensément l’idéologie de la Fierté auprès des jeunes qui les fréquentent, en diffusant des œuvres culturelles, en participant collectivement à la Marche des Fiertés, et tout simplement au fil des discussions. Elles ont constitué le point de départ d’une exploration ultérieure et accompagnée des autres espaces de sociabilité.

 

3.2. Sur la persistance de figures repoussoirs malgré le coming-in : l’expression d’un positionnement communautaire

Avec la valorisation de l’homosexualité et de soi, et l’apprentissage de la diversité de ses formes, l’on pourrait s’attendre à ce que les figures repoussoirs disparaissent des discours enquêté·es. Pourtant on observe que celles-ci continuent à jouer un rôle dans les conceptions du monde social et de l’homosexualité. Cedrick ou Benjamin par exemple manifestent une certaine défiance vis-à-vis des garçons efféminés et une critique du « communautarisme ». Ils critiquent la transgression de la norme de genre « qui pourrait choquer une personne hétéro qui est pas du milieu LGBT. », la sexualité supposément débridée de certains homosexuels ou leur caractère « shady », acerbe. Pour Maxime, la sexualisation à outrance constitue le repoussoir. A propos des endroits où sortir, il explique :

Pas des endroits stéréotypés, ultra clichés euh, avec des gens qui, qui agissent de manière codifiée comme au [un club gai de Paris] tu vois. Euh… J’ai un pote qui y est allé encore y’a 15 jours, y m’a dit : « Bon, voilà, c’était une soirée un peu partouze euh… J’essayais de parler un peu aux gens, 90% des gens me disaient : “Mais, mec, pourquoi tu parles ? On n’est pas là pour ça quoi” ». C’est quoi ça ? C’est juste triste […].

 

L’homosexualité « cliché » est ainsi un objet de rejet pour plusieurs enquêté·es. Pour d’autres, la socialisation homosexuelle a produit de nouvelles figures repoussoirs : le « Masc for Masc » – homosexuel viril et follophobe – ou la « Fem » – lesbienne très féminine peu en rupture avec l’ordre du genre – politiquement opposé·es au « communautarisme ».

 

Le positionnement universaliste/distancié – l’exemple d’Edwige

Edwige appartient au groupe d’enquêté·es qui exprime une volonté de distinction dans la relation aux autres homosexuel·les et le collectif qu’iels forment, la « communauté ». Un positionnement universaliste/distancié donc. Iels mettent ainsi en avant un idéal communautaire, basé sur l’ouverture aux hétérosexuel·les, le dialogue avec la société. En ce sens, iels s’inscrivent en grande partie en négatif de la situation qu’iels observent et expérimentent. Pour Edwige, la critique se développe autour de l’idée de la « sectarisation » de la communauté :

Mais j’trouve que trop de sectarisation ça a le chic pour développer des conflits inutiles et euh... En plus euh... Nous démarquer encore aux yeux du reste du monde, et c’est pas forcément en bien.

L’opposition au conflit que peut entrainer le militantisme LGBT+ est nettement marquée, et ce conflit est renvoyé d’ailleurs à l’ « hétérophobie » :

J’me sens triste aussi quand j’entends des LGBT qui sont censé·es défendre le droit des LGBT, la tolérance, devenir complètement hétérophobes. Parce que ça existe aussi.

Pour elle, les homosexuel·les, et plus largement les personnes LGBT+, contribuent à maintenir la frontière entre elles et les hétérosexuel·les. La communauté est discriminante.

Mais l’un des derniers traits marquants du positionnement universaliste/distancié, ce sont des « discours culturellement très distinctifs qui sanctionnent le “mauvais goût” » (Giraud, 2012, p. 88‑89) de certaines populations, espaces, pratiques. Si la critique du « cliché » est particulièrement développée par des enquêté·es masculins, elle existe aussi chez les femmes.

Ce rejet du cliché implique alors une affirmation identitaire moins forte, voire entretenue dans un certain flou. Edwige utilise indifféremment différentes catégories : « En fait moi j’suis pas fan des étiquettes ». Surtout, cela induit également, de façon remarquable, une forte conformité aux normes de genre dans le comportement corporel ou l’habillement. Edwige se présente ainsi comme une femme particulièrement féminine, préférant les robes longues, et portant des cheveux très longs notamment.

 

On pourrait classer les critiques du « communautarisme » comme des universalistes/distancié·es et les critiques de la « normalisation » comme des communautaires (Adam, 1999; Costechareire, 2008; Girard, 2013). De grands clivages peuvent être identifié : normaux/déviants, public/privé, identité/trait parmi d’autres. D’un côté, il s’agit de correspondre aux normes de genre et de l’hétérosexualité. L’homosexualité est un trait secondaire de soi qui se vit en privé. A l’investissement social succède la distanciation. De l’autre, l’affirmation de sa différence est importante et l’accent est mis sur sa visibilité. L’homosexualité est centrale dans la définition de soi et elle s’extériorise, notamment physiquement, par la transgression des normes de genre. La routinisation est la voie prise avec l’avancée en âge. Nombre de jeunes ne sont néanmoins pas aussi tranchés et produisent des discours où s’agencent de façon plus enchevêtrée les positions communautaires et distanciées.

 

Le positionnement communautaire – l’exemple d’Ophélie

Les positions d’Ophélie reflètent bien plus une vision dite communautaire. Pour les enquêté·es qui la rejoignent dans cette catégorie, la « communauté » – le terme est très souvent utilisé, sans forcément faire l’objet d’une définition précise – est nécessaire, importante et utile. Ophélie met l’accent sur son caractère « safe » : « on s’y sent plus en sécurité ». Ce qui est renforcé par un positionnement politique féministe, partagé d’ailleurs par Ambre, qui a également un positionnement communautaire, puisqu’il s’agit de se sentir plus en sécurité en tant que lesbienne, donc en tant que femme ET homosexuelle.

La communauté est alors valorisée aussi pour certains apprentissages intellectuels, comme la politisation féministe. Ophélie est particulièrement active pour favoriser des actions féministes au sein de l’association LGBT+ dont elle est l’une des cadres à l’époque. Ophélie est par ailleurs lectrice de sciences sociales, notamment de sociologie. Une formation intellectuelle nourrie par ce type de littérature, pas forcément par le biais d’un cursus universitaire, est caractéristique des enquêté·es communautaires.

De plus, ce positionnement est aussi caractérisé par une restructuration du réseau amical radicale, contrairement aux distancié·es/universalistes. Les enquêté·es de ce pôle affirment souvent l’importance de réseaux amicaux très majoritairement non-hétérosexuels :

Les personnes hétéros avec qui j’suis amie, j’pense que c’est des ami·es d’ami·es quoi.

L’affirmation identitaire est pour ces enquêté·es appuyée, les femmes s’affirment lesbiennes, les garçons gays, voir même pour Simon, « pédé ». Pour Ophélie, l’affirmation du lesbianisme emporte à la fois « un style de vie », « soutenir des lesbiennes, acheter des livres écrits par des lesbiennes », ou encore une visibilité « Pour assurer le… La sécurité des personnes à venir. » :

En disant « on milite maintenant pour que les prochaines générations puissent assumer plus facilement ».

A ce positionnement semble correspondre également un rapport aux normes de genre particulier, cette fois divergent, et qui fait écho aux « clichés » mentionnés par les distancié·es/universalistes. Sans que ses cheveux soit très court, Ophélie portait au moment de l’entretien ses cheveux au-dessus de la nuque. Elle ne portait pas de bijoux. Interrogée à se sujet, elle mentionne le port des chemises, et évoque le fait de « Se tenir, être assise parfois de manière décontractée. » – sous-entendu sans être corseté par les normes de maintien corporel contraignant les femmes

Enfin, ces enquêté·es développent aussi une critique de « clichés », bien que ce mot soit absent de leur discours, mais de clichés très différents, puisqu’il s’agit de remettre en cause une supposée recherche de conformité avec les hétérosexuel·les et l’oubli de l’histoire des luttes LGBT+. Cela aboutit à une critique de la masculinisation à outrance de certains hommes gays et de la féminité stéréotypée de certaines lesbiennes.

 

La persistance de ces figures peut ainsi être considérée comme un outil de distinction entre les homosexuel·les. Le coming-in amène les enquêté·es à problématiser fortement leur homosexualité, et à produire des idéaux sur comment la vivre. Les homosexuel·les comme groupe social doté d’une culture particulière et regroupés autour d’une démarche identitaire – c’est-à-dire la « communauté » – deviennent un enjeu de lutte interne. Les gays et les lesbiennes interrogé·es apparaissent ainsi soumis·es à une contrainte au positionnement vis-à-vis de la manière de se vivre et de se rapporter aux autres homosexuel·les. Les discours produits mettent alors en scène la « bonne distance » à entretenir vis-à-vis du groupe et des activités qui lui sont liées. Ces discours permettent de rappeler que le coming-in « ne produit par un mode de socialisation unique, unifié et homogène » (Giraud, 2014). L’incorporation des dispositions se fait différemment d’un individu à un autre selon la façon dont se branchent les socialisations, selon les normes et les pratiques incorporées dans le passé, mais aussi en même temps que le coming-in, dans la diversité des espaces et contextes sociaux traversés, et en fonction des expériences vécues. Sur ce dernier point, il est d’ailleurs notable que les plus communautaires soient ceux qui aient vécu les plus fortes expériences de rejet dans le cadre familial – pour Ophélie, l’homophobie de son frère, qu’elle évite, et de son père, est très explicite – tandis que les plus universalistes/distancié·es, ont au contraire mentionné des expériences négatives avec d’autres homosexuel·les, notamment des réflexions sur des apparences trop conformes à leur genre – c’est le cas d’Edwige par exemple[16].

 

Conclusion

Approfondir la carrière homosexuelle et le coming-in nécessite ainsi l’accession à un contexte social moins contraint par rapport aux contrôles parentaux, scolaires, et des pairs. Cette accession dépend des processus liés à l’avancée en âge, avec le passage du bac, l’entrée dans l’enseignement supérieur, une autonomisation considérée comme légitime voir encouragée par les parents, ainsi que des stratégies des jeunes gays et lesbiennes elles·eux-mêmes, qui dépendent de la situation géographique et des orientations d’études. Ces phénomènes sont par ailleurs influencés par le contexte historique dans lequel ils prennent place : à la fois une plus grande acceptation de l’homosexualité dans la société et des surgissements de la violence homophobe explicite dans les discours et l’espace public ; l’essor de nouveaux outils et espaces, numériques, pour « (se) jouer » des/avec les normes et contrôles sociaux.

 

La réunion de ces conditions de possibilité peut néanmoins ne pas aboutir à un investissement intense et désiré des sociabilités homosexuelles, des pratiques et activités gays et lesbiennes, et à une assomption identitaire – du moins pas de façon rapide – du fait d’expériences négatives, l’apprentissage et les confrontations à des figures repoussoirs. Ces figures, en dévalorisant l’homosexualité, et en la réduisant à quelques expressions stéréotypées liée à des valeurs dépréciées – comme la sexualisation – freinent le coming-in, voir empêchent pendant un temps une quelconque identification homosexuelle. Même après être « devenu·es » gays et lesbiennes, certaines de ces figures perdurent pour les enquêté·es, qui s’opposent à de nouvelles, produites par la socialisation homosexuelle, soulignant ainsi la complexe intrication des diverses socialisations, passées et parallèles. Ces figures repoussoirs apparaissent ainsi comme des modèles dont l’analyse mériterait d’être approfondie, notamment parce qu’elles semblent être des points d’achoppement et de rencontre de discours concurrents sur la problématisation et la définition des normes sociales.

 


[1] « a psychological condition, an erotic desire, and a sexual practice ». Traduit par moi. Cette définition entend que l’homosexualité est une combinaison entre sa conception comme un état intériorisé constituant l’essence de l’individu (issu de sa pathologisation par la médecine au tournant des XIXe et XXe siècle), un désir pour les personnes de même sexe et des pratiques sexuelles en découlant. Ainsi, comme le précise Halperin, le terme « “Homosexualité” renvoie à tout désir sexuel pour ou comportement sexuel avec des personnes de même sexe (« “Homosexuality” refers to all same-sex sexual desire and behavior […] »).

[2] « Lesbiennes, gays, bi·es, trans », le « + » renvoyant à des catégories moins visibles – comme « pansexuel·es » – ou plus politique – « queer ».

[3] Il s’agit de Judith (25 ans). Mon intention de départ était de faire des entretiens aussi avec des personnes bisexuelles, mais leur moindre visibilité (Deschamps, 2000) et peut-être leur moindre présence aux événements de l’association m’ont conduit à ne finalement réaliser qu’un seul entretien avec une personne bisexuelle. J’ai néanmoins tenu à le conserver au sein du corpus à analyser car il n’a pas montré de divergences importantes avec les autres, et, s’il n’est pas possible de parler des parcours bisexuels à partir d’un seul entretien, il a tout autant nourri mes analyses. Par ailleurs, Edwige (25 ans) se dit lesbienne, tout en usant d’autres termes comme « pansexuelle ». Ses pratiques sexuelles et amoureuses effectives se limitent aux femmes. Enfin, Rachel (21 ans) use de l’expression « j’aime tout le monde », mais n’a également que des pratiques avec d’autres femmes.

[4] Il est intéressant de préciser que, bien que je les ai identifiées avant d’avoir lu les travaux de Colin Giraud, ces phases font écho, avec quelques nuances, à celles qu’il décrit dans Quartiers gays (2014).

[5] Contraction de « coming-out of the closet », littéralement « sortie du placard », cette expression désigne aujourd’hui l’action de publicisation de l’homosexualité d’une personne.

[6] Cette expression fait écho à celle de « coming-out » et au sens qu’elle avait dans la première moitié du XXe siècle aux États-Unis pour désigner le rite de « l’entrée dans le monde » des jeunes filles de la bourgeoisie. Pastichée par les gays pour parler de « l’entrée dans le monde gai » (Chauncey, 1994/2003), je lui préfère « coming-in » afin de ne pas confondre le·a lecteur·rice avec le sens actuel de « coming-out », donné en note 7.

[7] On peut citer le show télévisé RuPaul’s Drag Race, les séries Queer as folk, Orange is the New Black, The L Word et Sense8, des films comme Danish Girl, The Rocky Horror Picture Show, 120 battements par minute, ou Rafiki, et mêmes des œuvres de Édouard Louis, Adrienne Rich et Guillaume Dustan.

[8] Amandine (femme lesbienne, 23 ans), propos entendus au détour d’une conversation avec sa mère, sa grand-mère et sa tante.

[9] En revanche, le contrôle ne se pose pas dans les mêmes termes pour les femmes, dont la vertu est primordiale, puisqu’elle participe d’ailleurs à entretenir la virilité des hommes. Être un « garçon manqué » n’est donc pas ici un problème (à moins peut-être de se refuser obstinément aux hommes), puisque l’on reste une femme (garçon manqué) tout en étant pas « une pute ». J’en expose certaines conséquences plus loin.

[10] Femme lesbienne, 24 ans.

[11] Benjamin, homme homo/gay, 19 ans.

[12] Association de jeunesse à destination de personnes jeunes LGBTIQ+. Elle accueille aussi des personnes de moins de 18 ans.

[13] Homme gay, 25 ans.

[14] Entretien avec Judith.

[15] Simon (homme pédé, 23 ans).

[16] Cela ne signifie pas que les premièr·es n’aient pas vécu d’expérience négative avec d’autres homosexuel·les, ou que les second·es n’en aient pas vécu dans le cadre familial, mais ce ne sont pas celles sur lesquelles iels insistent, et ne semblent donc pas avoir eu une influence aussi majeure.

Exporter l'article
Ecrit par

Pour citer cet article

BOURGIER, J.J. (2021). « Une volonté d’émancipation » : autonomisation et confrontations aux figures repoussoirs dans une population de jeunes étudiant·es homosexuel·les. Revue GEF (5), 100-116. Repéré à https://revuegef.org

 

Références

Adam, P. (1999). Bonheur dans le ghetto ou bonheur domestique ? Actes de la recherche en sciences sociales, 128(1), 56‑72.

Albert, N. G. (2006). De la topographie invisible à l’espace public et littéraire : Les lieux de plaisir lesbien dans le Paris de la Belle Époque. Revue d’histoire moderne & contemporaine, (53‑4), 87‑105.

Amari, S. (2013). Sujets tacites. Le cas de lesbiennes d’origine maghrébine. Tumultes, (41), 205‑221.

Amari, S. (2018). Lesbiennes de l’immigration : Construction de soi et relations familiales. Vulaines-sur-Seine: Éditions du Croquant.

Avanza, M., & Laferté, G. (2005). Dépasser la ‘‘construction des identités’’ ? Identification, image sociale, appartenance. Genèses, (61), 134‑152.

Becker, H. S. (2011). Outsiders : Études de sociologie de la déviance. Paris: Métailié.

Blidon, M. (2007). Ville et homosexualité, une relation à l’épreuve de la cartographie. Données urbaines, (5), 67‑76.

Blidon, M. (2009). La Gay Pride entre subversion et banalisation. Espace populations sociétés [En ligne]. Consulté à l’adresse http://journals.openedition.org/eps/3727

Bourdieu, P. (1984). Espace social et genèse des ‘‘classes’’. Actes de la recherche en sciences sociales, 52‑53, 3‑14.

Bourdieu, P. (1994). Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action. Paris: Seuil.

Bourdieu, P. (1998). La Domination masculine. Paris: Seuil.

Chauncey, G. (2003). Gay New York. 1890—1940. Paris: Fayard.

Chetcuti, N. (2010). Se dire lesbienne. Vie de couple, sexualité, représentation de soi. Payot et Rivages.

Clair, I. (2012). Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel. Agora débats/jeunesses, (60), 67‑78.

Costechareire, C. (2008). Les ‘‘parcours homosexuels’’ et conjugaux au sein d’une population lesbienne. Enfances, familles, générations, (9), 19‑35.

Darmon, M. (2008). Devenir anorexique. Une approche sociologique. Paris: La Découverte.

Darmon, M. (2015). Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante. Paris: La Découverte.

Deschamps, C. (2000). Mises en scène visuelles et rapports de pouvoir : Le cas des bisexuels. Journal des anthropologues [En ligne], (82‑83). Consulté à l’adresse http://jda.revues.org/3381

Girard, G. (2013). Les Homosexuels et le risque du sida. Individu, communauté et prévention. Rennes: Presses universitaires de Rennes.

Giraud, C. (2012). Quartier gays et jeunesses homosexuelles à Paris et à Montréal », Agora débats/jeunesses, n° 60, 2012/1, p. 88-89. Agora débats/jeunesse, (60).

Giraud, C. (2014). Quartiers gays. Paris: PUF.

Giraud, C. (2016). La vie homosexuelle à l’écart de la visibilité urbaine. Ethnographie d’une minorité sexuelle masculine dans la Drôme. Tracés, (30), 79‑102.

Halperin, D. M. (2000). How to Do the History of Male Homosexuality. GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies, 6(1), 87‑123.

Lahire, B. (2005). Misère de la division du travail sociologique : Le cas des pratiques culturelles adolescentes. Éducation et sociétés, (16), 129‑136.

Mauger, G. (2010). Jeunesse : Essai de construction d’objet. Agora débats/jeunesses, (56), 9‑24.

Méreaux, J. (2002). La codification de la beauté chez les homosexuels masculins parisiens. Champ psychosomatique, (26), 67‑80.

Pasquier, D. (2005). Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité. Paris: Autrement.

Perrin, C., & Chetcuti, N. (2002). Au-delà des apparences. Système de genre et mises en scène des corps lesbiens. Nouvelles Questions Féministes, 21, 18‑40.

Pollak, M. (1982). L’homosexualité masculine, ou le bonheur dans le ghetto ? Communications, (35), 37‑55.

Rault, W. (2011). Parcours de jeunes gays dans un contexte de reconnaissance. Banalisation des expériences ou maintien des singularités ? Agora débats/jeunesses, (57), 7‑22.

Zaffran, J., & Pouchadon, M.-L. (2010). Chapitre VII – La recomposition des pratiques culturelles des adolescent(e)s. Terrain français, éclairages québécois. In S. Octobre, Questions de Culture. Enfance & culture (p. 167‑186). Paris: Ministère de la Culture – DEPS.

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
Politique et consignes de la revue
Comment contribuer à la revue
Retourner à la revue
;