Marie Duru-Bellat, La tyrannie du genre.

Numéro de décembre 2017

Propos recueillis par Céline Delcroix

L’identité apparaît comme centrale à votre propos tout au long de votre ouvrage, peut-on dire que le genre ne fait que rendre visible notre identité, notre « nature » construite au travers de nos rapports sociaux ?

Avec l’individualisme contemporain, la notion d’identité a pris énormément d’importance : nous avons le devoir de cultiver une identité personnelle, authentique… Le genre, même s’il n’est qu’une facette de nos multiples caractéristiques, en est considéré comme un paramètre capital (la psychanalyse est passée par là), notamment parce que de fait, même si l’on parle de genre, il semble s’ancrer dans la nature et en faire découler des rôles que la société entend préserver. Le genre recycle alors le sexe en en faisant quelque chose d’aussi fixiste : il y aurait des identités féminines et masculines.

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L’identité apparaît comme centrale à votre propos tout au long de votre ouvrage, peut-on dire que le genre ne fait que rendre visible notre identité, notre « nature » construite au travers de nos rapports sociaux ?

Avec l’individualisme contemporain, la notion d’identité a pris énormément d’importance : nous avons le devoir de cultiver une identité personnelle, authentique… Le genre, même s’il n’est qu’une facette de nos multiples caractéristiques, en est considéré comme un paramètre capital (la psychanalyse est passée par là), notamment parce que de fait, même si l’on parle de genre, il semble s’ancrer dans la nature et en faire découler des rôles que la société entend préserver. Le genre recycle alors le sexe en en faisant quelque chose d’aussi fixiste : il y aurait des identités féminines et masculines.

Pourtant, la recherche montre que cette conviction selon laquelle le genre est une expérience personnelle prégnante, qui suit en quelque sorte la personne dans tout ce qu’elle fait et ressent, est éminemment discutable. Depuis Irène Théry jusqu’à Judith Butler, on considère que le genre fonctionne en fait comme une manière d’agir : c’est parce qu’hommes et femmes agissent dans la vie sociale en suivant les normes qui leur imposent de se distinguer selon telles ou telles modalités que ces manières de se comporter au quotidien développent chez eux toute une « psychologie », soit des qualités et des affects qui, agrégées, définissent la masculinité et la féminité. Dès lors que, comme le souligne Butler, le genre a fondamentalement un caractère performatif, on n’est pas surpris de constater que la façon dont on le joue varie selon les contextes et selon les autres caractéristiques personnelles mises en valeur dans telle ou telle interaction : on se sent plus ou moins viril ou féminine selon les situations, notamment leur caractère mixte ou non mixte, ou encore le caractère genré des activités où l’on se trouve engagé. Le masculin et le féminin ne sont donc pas des propriétés invariables attachées aux personnes, mais dépendent largement de la dynamique des groupes en présence et de phénomènes situationnels et relationnels.

Cette identité que nous sommes enjoints de cultiver va se caler sur des catégories sociales « déjà là », qui existent indépendamment de nous, en l’occurrence les normes sociales du masculin et du féminin. Les normes de genre sont porteuses de violence en ce qu’elles sont sous-tendues par la notion d’identité genrée, qui, comme toute assignation d’identité, constitue en elle-même une violence. Elle contraint femmes et hommes à se référer à leur sexe, avant tout et de manière prioritaire par rapport aux autres propriétés qui pourraient être mises en avant. De plus, ces catégories homme/femme sont l’objet d’une définition sociale contraignante, d’autant plus contraignante qu’elle prétend s’ancrer dans la nature. On peut donc considérer que cette obligation de se définir conformément à son genre est caractéristique des formes que prend aujourd’hui la domination masculine.

 

De nombreuses recherches (dont les vôtres) font état des effets de la mixité à l’école, vous soulignez, page 62, la nécessité de la « penser en termes explicitement éducatifs », que voulez-vous dire ?

Alors qu’aujourd’hui comme hier, la socialisation de genre est moins un apprentissage d’idées qu’un apprentissage pratique, sur le mode du « ça va de soi », l’expérience scolaire est cruciale en la matière, et le genre y est omniprésent, même si les élèves (nom épicène) ne sont pas censés avoir de sexe. Non seulement les disciplines sont typées comme plus ou moins féminines ou masculines, mais les interactions entre élèves sont empreintes de ce type de catégorisation stéréotypée. Sont alors à l’œuvre de multiples phénomènes de type « prophétie auto-réalisatrice » : parce qu’on croit à telle ou telle particularité objective liée au genre, on tend, souci de normalité oblige, à s’y conformer, conformité débouchant à son tour sur un effet d’autoréalisation des croyances sur le comportement objectif de genre. L’ombre portée des stéréotypes agit ainsi sur les conduites à tel point qu’on parle de « menace du stéréotype », dont il y a nombre d’exemples dans le contexte scolaire : le fait de savoir que vu votre groupe d’appartenance vous êtes censé moins bien réussir telle ou telle tâche fait que cela affaiblit vos chances d’y réussir effectivement. C’est ainsi que de jeunes garçons réussissent mieux à une tâche lorsqu’elle est présentée comme un jeu plutôt que comme un exercice de lecture (de même les filles, quand un exercice donné est présenté comme un jeu plutôt que comme un problème de géométrie). Derrière ces comportements, il y a le souci d’apparaître conforme aux modèles du féminin et du masculin. 

Ce souci de conformité est exacerbé dans un contexte de mixité, et particulièrement à l’adolescence : spécialement à cet âge, se confirmer aux stéréotypes étaye la construction de l’identité. Une véritable « police des mœurs s’exerce alors : les filles vont devoir laisser les garçons occuper l’espace et attirer l’attention des enseignants, voire réaliser à leur encontre tout un travail de « prise en charge » bienveillant, à l’instar de ce qui est attendu des femmes dans la vie courante. Cela ne va pas sans tensions, et les garçons maintiennent une pression constante pour « tenir leur rang » et maintenir les filles « à leur place ». Au collège et au lycée, une « violence de genre » s’exprime en continu, -des insultes, des bousculades voire des coups-, sous l’œil souvent assez passif des adultes, tant cette violence sexiste est banalisée et considérée comme normale à cet âge. Quand on peut comparer ce qui se passe dans les écoles mixtes ou non mixtes, on observe que les filles sont moins persuadées de leurs compétences et manifestent une moindre estime de soi (globale) dans les écoles mixtes, par rapport à celles qui fréquentent des écoles non mixtes.

La mixité scolaire, sur laquelle on comptait pour affaiblir les stéréotypes, n’a donc pas tenu ses promesses, au contraire, puisqu’elle semble plutôt avoir exacerbé ces derniers. Mais ce n’est pas là une fatalité ; il faut juste admettre que mettre ensemble filles et garçons ne suffit pas, mais qu’il faut explicitement leur montrer combien les stéréotypes de genre brident leurs comportements, le plus souvent sans qu’ils en aient conscience. C’est ce que je veux dire en parlant de traitement éducatif de la mixité.

 

Enfin, dans les différents rôles sociaux que l’on traverse chaque jour et cette omniprésence de l’identité, quel regard portez-vous sur l’écriture inclusive ?

Avec le langage dit inclusif, il s’agit de lutter contre le sexisme de la langue française, et aucune féministe ne saurait être contre cet objectif général, même si on ne voit pas que les pays soient plus égalitaires quand, à l’instar de la langue hongroise, aucun nom (animé ou inanimé) ne porte de marqueur de genre.

Sans nul doute, la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » est à la fois indéfendable et relativement facile à amender. Il suffit pour cela de réhabiliter la règle de proximité, qui accorde en genre et en nombre l’adjectif et le verbe avec le nom qui les précède ou les suit immédiatement ; en vigueur jusqu’au 16ème siècle, elle fut supprimée sous le prétexte de la plus grande « noblesse » du genre masculin. Au-delà, on peut se demander si c’est vraiment un progrès que de mettre systématiquement en exergue le sexe du locuteur ou de la personne dont on parle, qui n’est pas forcément la facette de l’identité la plus pertinente ici et maintenant. Au contraire, vouloir rendre les femmes plus visibles c’est cultiver la différence femme/homme, ce qui va évidemment à l’encontre d’une volonté de se libérer des clivages de genre. Le risque est patent de fortifier ainsi une pensée bipolaire du monde,

Avec le langage dit inclusif, le risque est aussi d’exclure non seulement ceux et celles qui ne se reconnaissent pas si clairement femme ou bien homme, qui préféreraient signifier par leur parler d’autres appartenances, sans compter tous ceux aussi qui ne maîtrisent pas ses subtilités techniques ou tout simplement qui apprennent à lire…notamment à haute voix. En tout cas, tant qu’il n’est pas partagé par tous (et sauf à l’imposer de façon autoritaire), ce mode de langage va diviser : on afficherait son féminisme contre ceux et celles qui le rejettent mais aussi (et c’est mon point de vue) le définissent autrement.

Et puis, d’autres stratégies sont concevables sur ce registre du langage : les femmes pourraient travailler à « démasculiniser » le neutre, l’assumer comme un vrai neutre qui les inclut, sans complexe d’infériorité : si « une personne », mot féminin, est un terme neutre (dont les hommes ne se sentent pas exclus), pourquoi « un individu », mot masculin, ne pourrait pas l’être aussi ? Quoi qu’il en soit, si on soutient l’abolition du genre, le neutre s’impose (l’« accès au neutre » est une vieille revendication féministe) et il n’y a pas de fatalité à sa teinture masculine, sauf à considérer comme également fatal le rapport de domination et les schèmes de pensée qui vont avec…

 

 

Marie Duru-Bellat (2017). La tyrannie du genre. Paris : Les Presses de Sciences Po, 308 pages.

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Comment citer

DELCROIX, C. (2017). Entretien avec Marie Duru-Bellat à propos de son livre La tyrannie du genre. Revue GEF (1), 90-92. Repéré à https://revuegef.org

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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