Anne Monnier, Le temps des dissertations. Chronique de l'accès des jeunes filles aux études supérieures.

Numéro d'août 2018

Propos recueillis par Geneviève Pezeu

Pourquoi vous a-t-il paru nécessaire de faire d'abord un panorama de l'histoire de l'enseignement secondaire genevois pour en arriver à celui du rôle de la dissertation dans la modernisation de l'enseignement au XXe siècle ?

C’est le rôle et la fonction de la dissertation dans le système scolaire genevois et plus largement suisse romand qui m’intéressait avant tout dans cette étude. Je suis partie de la question de recherche suivante : la dissertation est considérée, aussi bien dans la sphère scolaire que dans la sphère sociale, comme un exercice difficile et élitiste. Or, à Genève et plus largement en Suisse romande, c’est cet exercice qui est choisi par les enseignants de français et par le politique pour l’obtention de la maturité (baccalauréat général en France), mais aussi du diplôme (baccalauréat technologique en France) qui n’ouvre pas sur l’Université, mais sur des formations professionnelles. Il y a là un paradoxe, en tout cas en apparence, que je voulais comprendre (LIRE LA SUITE)

Pourquoi vous a-t-il paru nécessaire de faire d'abord un panorama de l'histoire de l'enseignement secondaire genevois pour en arriver à celui du rôle de la dissertation dans la modernisation de l'enseignement au XXe siècle ?

C’est le rôle et la fonction de la dissertation dans le système scolaire genevois et plus largement suisse romand qui m’intéressait avant tout dans cette étude. Je suis partie de la question de recherche suivante : la dissertation est considérée, aussi bien dans la sphère scolaire que dans la sphère sociale, comme un exercice difficile et élitiste. Or, à Genève et plus largement en Suisse romande, c’est cet exercice qui est choisi par les enseignants de français et par le politique pour l’obtention de la maturité (baccalauréat général en France), mais aussi du diplôme (baccalauréat technologique en France) qui n’ouvre pas sur l’Université, mais sur des formations professionnelles. Il y a là un paradoxe, en tout cas en apparence, que je voulais comprendre.

 

Ainsi, pour saisir le rôle et la fonction de la dissertation dans la certification de tous les élèves à la fin du secondaire à Genève, et plus largement en Suisse romande, il m’a paru nécessaire du point de vue méthodologique de partir du macroscopique pour aller vers le microscopique. C’est la raison pour laquelle, avant d’historiciser la dissertation dans la discipline scolaire Français, j’ai reconstitué – parce que cela n’avait pas été encore fait – l’histoire de l’enseignement secondaire genevois qui s’inscrit lui-même dans le panorama scolaire suisse[1].

 

Pour ce faire, j’ai recueilli et analysé un large corpus de sources écrites externes et internes aux institutions scolaires du canton de Genève sur l’ensemble du XIXeet du XXesiècles. En parallèle, j’ai mené une trentaine d’entretiens avec des enseignant.e.s et des directrices et directeurs d’établissement de Suisse romande qui ont exercé leur fonction entre les années 1960 et aujourd’hui. L’analyse de ces sources à l’aide de concepts issus à la fois de la didactique du français et de l’histoire de l’éducation a permis de mettre en lumière un deuxième paradoxe. La dissertation : un exercice au service de la sélection d’une élite au départ forcément masculine ? En Suisse romande, l’implantation de l’exercice à l’école est au contraire liée à la mise en place des écoles secondaires de jeunes filles qui vont jouer un rôle-clé dans la construction et l'évolution du système scolaire jusqu'à la généralisation de la mixité au tournant des années 1970.

 

Dans quelle mesure les comparaisons internationales et notamment françaises vous ont-elles permis de traiter de l'histoire du système de l'enseignement secondaire des filles en Suisse ?

Les comparaisons internationales, et notamment françaises, se sont imposées d’elles-mêmes, parce qu’elles étaient présentes explicitement dans les sources écrites que j’ai analysées. Ces comparaisons, loin d’être superflues, ont permis de mettre en lumière trois phénomènes cruciaux pour qui s’intéresse à l’histoire des systèmes scolaires.

 

Le premier est celui que Rebecca Rogers appelle « la circulation des idées en matière de pédagogie » et qui caractérise la construction des systèmes scolaires en Europe au cours du XIXèmesiècle. De ce point de vue, l’exemple de la création de l’école secondaire de jeunes filles à Genève en 1847 est particulièrement parlant. Les différentes sources écrites que j’ai analysées montrent que, loin d’être une création ex nihilo, celle-ci est construite sur le modèle de l’école secondaire bourgeoise de Berne (qui est la capitale de la Suisse), qui s’inscrit elle-même dans le modèle des Realschulen importé d’Allemagne et valorisant une formation utilitaire. En effet, parce qu’il n'est pas question que les jeunes filles aient accès à un enseignement basé sur les humanités classiques, le curriculum qui leur est proposé au départ est constitué d'une multiplicité de disciplines « modernes », dans lequel le français occupe une place de choix.

 

Cependant, si l’école secondaire de jeunes filles à Genève est créée sur le modèle de celle de Berne, elle devient à son tour un modèle pour d’autres pays. Ainsi, en 1947, pour le centenaire de celle-ci, son directeur de l’époque n’hésite pas à citer les propos de Camille Sée prononcés en France dans les années 1880 : « A nos portes, il y a un collège de jeunes filles, celui de Genève, qui est un modèle ».

 

Deuxièmement, mes résultats rejoignent notamment les constats d’André Chervel pour la France. Dans les deux contextes, la dissertation est un exercice « nouveau » qui, en remplaçant le discours, signe la mort des classes de rhétorique. Dans les deux contextes, la dissertation s’impose au départ comme un exercice à la fois démocratique – car proposé à tous les publics d’élèves qui suivent un enseignement secondaire – et scientifique, au sens où il met au premier plan des compétences analytiques et non plus rhétoriques. Ainsi, en Suisse romande comme en France, le passage d’une école « en miettes », pour reprendre l’expression de Rita Hofstetter, c’est-à-dire aux mains des Eglises, à la construction d’un système scolaire public et laïque entraîne la mort des humanités classiques au profit d’une culture scolaire moderne.

 

Enfin, les comparaisons internationales permettent de mieux mettre en lumière les spécificités du contexte genevois et suisse romand par rapport à d’autres contextes francophones. Ainsi, dans les années 1960, des voix – celles de Lévi-Strauss, Genette ou Bourdieu pour citer les plus connues – s’érigent contre la dissertation, jugée désormais artificielle, et au service de la logique méritocratique qui s’est mise en place dans les années 1930. La conséquence de ces critiques est l’éradication de l’exercice des programmes en France, mais aussi au Québec. Il n’en est pas de même en Suisse romande, où l’exercice est maintenu, et repensé par les enseignants pour être plus accessible aux différents publics d’élèves qui visent l’obtention d’une maturité ou d’un diplôme.

 

De ce point de vue, cette recherche peut être considérée comme une étude de cas qui permet de comprendre comment et sur quelles bases se construisent et évoluent les systèmes scolaires des pays industrialisés entre le début du XIXeet la fin du XXe siècle.

 

 

Pouvez-vous résumer les éléments qui montrent en quoi l'apprentissage de la dissertation joue un rôle dans la construction des identités sexués. (Pensez-vous que l'on pourrait faire les mêmes constats dans l'enseignement français?)

A la fin du XIXesiècle, les jeunes filles et les jeunes gens peuvent continuer l’école après le primaire, mais dans des institutions spécifiques à leur sexe, qui ne comprennent pas les mêmes contenus d’enseignement et ne débouchent pas sur les mêmes diplômes.

 

Prenons le cas de N*, née en 1899. De famille bourgeoise, elle entre à l’école secondaire et supérieure de jeunes filles de Genève, où il lui est proposé de rédiger, comme aux jeunes gens, des dissertations. Jusque là, pas de différences. Cependant, tant que les jeunes filles et les jeunes gens sont répartis dans des établissements différents, il y a adaptation – par les professeurs – de l'exercice en fonction des sexes. Cette adaptation se fait surtout au niveau des sujets proposés : sujets avant tout philosophiques, littéraires et politiques pour les jeunes gens, sujets avant tout sociaux ou moraux pour les jeunes filles. Ainsi, encore au début des années 1950, les jeunes gens sont invités à disserter à partir de cette citation de Proudhon : « Je regarde la littérature comme un jouet de petite fille ». Les jeunes filles, quant à elles, reçoivent l’énoncé suivant : « Êtes-vous d’accord avec Mme Necker qui disait : "dans une société, les femmes remplissent les intervalles comme ces duvets qu’on introduit dans les caisses de porcelaine ; on compte les duvets pour rien, mais tout se briserait sans eux" ? ». Force est donc de constater que la dissertation participe, à l'instar du curriculum de formation (distinct pour les filles et pour les garçons), à la fabrication des identités sexuées.

 

Ce n’est qu’après la généralisation de la mixité, qui s’opère à Genève, comme en France, au tournant des années 1970, que les sujets de dissertation – à l’instar des autres contenus d’enseignement – deviennent identiques pour les filles et pour les garçons, apportant ainsi l’égalité, du point de vue formel, des contenus d’enseignement et des diplômes pour les deux sexes.

 

C’est à cette période que C* rejoint comme enseignante le Collège (= lycée d’enseignement général) jusque-là réservé aux jeunes gens, et qui accueille désormais les jeunes filles. Avec la généralisation de la mixité scolaire, l’institution souhaite en effet féminiser un corps enseignant jusque-là presque uniquement masculin. C* devient alors l’une des premières femmes à enseigner la dissertation au niveau gymnasial, en vue de la formation, non plus seulement des futurs citoyens, mais aussi des futures citoyennes, les femmes obtenant, en 1971, le droit de vote au niveau fédéral. En tant que femme, on peut penser qu’elle apporte aussi un regard différent et complémentaire, qui s’adresse désormais aux deux sexes ensemble.

 

Ainsi, il apparaît qu’à Genève, et plus largement en Suisse romande, la dissertation est plébiscitée par les enseignants et le politique, parce qu’elle permet, non seulement d’évaluer les compétences argumentatives et la culture littéraire des élèves, mais aussi – et peut-être avant tout – de les préparer à l’exercice de la démocratie semi-directe.

 

 

Anne Monnier (2018). Le temps des dissertations. Chronique de l'accès des jeunes filles aux études supérieures(Genève, XIXe-XXe). Genève : Droz.

 

 


[1]La centration sur un seul canton est liée au fait qu’en Suisse le système scolaire est aux mains des cantons. La Suisse compte ainsi vingt-six systèmes scolaires, même s’il y a une volonté politique d’harmoniser ceux-ci, et ce depuis la fin du XIXe.

 

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Pour citer cet article

PEZEU, G. (2018). Entretien avec Anne Monnier à propos de son livre Le temps des dissertations. Chroniques de l’accès des jeunes filles aux études supérieures. Revue GEF (2), 79-81. Repéré à https://revuegef.org

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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