Entretien avec Naima Anka Idrissi, Fanny Gallot et Gaël Pasquier à propos de leur ouvrage Enseigner l'égalité filles-garçon

décembre 2019

Dans leur livre « Enseigner l’égalité filles-garçons » Naima Anka Idrissi, Fanny Gallot et Gaël Pasquier nous proposent une série d’outils pratiques pour enseigner l’égalité filles-garçons. Chaque outil part d’un ancrage théorique et conceptuel issu des recherches sur le genre et l’éducation et nous offre des conseils méthodologiques qui garantissent une problématisation et une mise en œuvre des enjeux d’égalité filles-garçons. Céline Delcroix a échangé avec les autrices et l’auteur de cette publication pour connaître plus en détail comment elle a été conçue.

Votre ouvrage cherche à outiller la construction d’une école égalitaire entre les sexes. Comment l’avez-vous conçu ?

A l’origine de ce livre se trouve une proposition des éditions Dunod d’écrire pour leur collection La boîte à outils du professeur – nous n’avons pas réussi à donner à ce titre une tournure plus inclusive. Nous l’avons accepté car il nous a semblé que s’il existait déjà un certain nombre d’outils à destination des enseignant.es souvent très intéressants, notamment l’ouvrage de Virginie Houadec et Michel Babillot, 50 activités pour l’égalité entre filles et garçons à l’école publié en 2008 et récemment étoffé, remanié et réédité en deux volumes chez Canopé, ou encore les outils regroupés sous le titre L’école de l’égalité produits par les Bureaux de l’égalité romands en 2006 et récemment actualisés eux aussi, ces propositions ne cherchaient pas à articuler explicitement des situations pratiques avec des enjeux théoriques et conceptuels.

 

Produire des outils est toujours un exercice délicat pour des chercheuses et des chercheurs, notamment dans le champ de l’éducation. La crainte de laisser croire qu’il s’agit de solutions « clefs en main », qu’il suffirait d’appliquer à la lettre sans autres considérations pour atteindre les objectifs fixés, mais aussi de s’inscrire dans une démarche modélisante qui viserait à promouvoir de « bonnes pratiques » est forte. Le format qui nous était offert nous a semblé permettre le dépassement de ces écueils. D’une part en partant d’un ancrage théorique et conceptuel issu des recherches sur le genre en éducation pour envisager la manière dont il pouvait se décliner sur le plan pratique afin d’éclairer les situations scolaires et les initier. D’autres part, en problématisant les enjeux des outils ou exemples proposés afin d’en montrer la complexité, et l’importance de l’expertise enseignantes dans la lecture des situations de classe et de leur mise en œuvre. Il ne peut jamais s’agir d’une simple application.

 

De ce point de vue, les rubriques proposées par la collection permettaient de cibler à chaque fois un contexte mis en lumière par les recherches en éducation avec des objectifs assignés au déroulé de chaque proposition. Elles engageaient également à mettre l’accent sous des onglets intitulés « méthodologie et conseils », « avantages », « précautions à prendre » sur la complexité en jeu afin d’éviter les approches simplificatrices. Par exemple, il n’existe pas de réponse simple pour déterminer si la non-mixité peut constituer ou non un recours en faveur de l’égalité dans un contexte scolaire. Il est nécessaire d’envisager qui en est à l’origine (L’institution ? Les enseignant.es ? Les élèves ? Avec quels objectifs ?), la perception que les élèves risquent d’avoir de cette modalité d’organisation et la prise en compte de la diversité au sein même d’une catégorie de sexe, le retour en groupe mixte… Dès lors, si la non-mixité peut être vectrice d’émancipation pour les filles et les groupes minorés, il importe de garder à l’esprit que peut également se jouer en son sein d’autres rapports de pouvoirs en lien avec les normes de sexes ou d’autres rapports sociaux que n’effacent pas la séparation des catégories de sexe ; et qu’elle n’a pas la même signification lorsqu’elle est choisie ou lorsqu’elle est imposée, fusse avec les meilleures intentions.

 

Quels objectifs pédagogiques avez-vous poursuivis ?

Nous nous sommes appuyés sur les principes pédagogiques mis en évidence par Elise Devieilhe dans son travail sur les méthodes d’éducation à la sexualité élaborées en France et en Suède, à savoir une pédagogie critique de la norme et une pédagogie inclusive. Nous avons donc cherché d’une part à mettre en questionnement les normes de sexe et les catégories sociales construites par les rapports de pouvoir. Elles passent souvent à tort pour naturelle, y compris aux yeux de certain.es enseignant.es. D’autres part, à travers les outils et les exemples proposés dans l’ouvrage, ce qui est visé est la construction d’une école qui s’adresse réellement et non pas par principe à tout le monde. Une telle approche pose des questions terminologiques mais aussi très concrètes qui nécessitent de porter un regard critique sur la manière dont l’institution Education nationale a tendance à penser les questions d’égalité des sexes et des sexualités. Cette dernière met en général l’accent sur le « respect des différences », la « tolérance » dans une « école bienveillante » mais néglige de s’interroger sur ce qu’impliquent de telles formulations. Car plus que respecter les différences, il s’agit bien souvent dans les faits de demander à ceux qui incarnent la norme, c’est-à-dire pour aller vite, les hommes, les hétérosexuels, mais aussi les blancs, de respecter celles et ceux qui sont altérisé.e.s, c’est-à-dire les personnes LBGTQI, les personnes non-blanc.he.s, et les filles et les femmes. Pour ces dernières, la perspective adoptée tend parfois en outre à valoriser la complémentarité des sexes. On dit prendre acte de la diversité des individus, mais on met pour cela en place des adaptations de circonstances, des palliatifs supposés « compenser » l’inégalité de leur position sans s’intéresser à la manière même dont les différences sont produites au sein d’un rapport de force inégalitaire, qui devrait pourtant permettre de poser la question de savoir « qui tolère ? » et « qui est toléré ? ».

 

La manière dont l’Education nationale parle de la diversité sexuelle est révélatrice de cet impensé. Elle se contente de parler de « lutte contre l’homophobie » mais les termes « homosexualités », « bisexualités » n’apparaissent jamais dans les textes officiels ; comme s’il était difficile pour l’institution de développer un discours positif à leur sujet et qu’elle pouvait uniquement les envisager par leur négatif, à savoir les violences dont les personnes homosexuelles ou celles qui sont supposées l’être sont victimes. Dans notre livre, nous avons souhaité nous interroger sur ce qu’impliquait concrètement dans l’acte pédagogique de partir du principe que de l’école dite « maternelle » jusqu’en secondaire », il y a dans les classes des élèves qui seront ou qui sont, ou plutôt qui se définiront ou se définissent comme homosexuel.les, bisexuel.les, de manière durable ou temporaire, et sur la façon dont il était possible de tenir compte de cette potentialité, toujours présente dans les situations scolaires.

 

De ce point de vue, votre ouvrage ne se contente pas de questionner les représentations.

Il s’agit en effet du 3e principe pédagogique que nous avons cherché à mettre en œuvre : ne pas se contenter des enjeux liés aux représentations, comme si les questions d’égalité n’avaient à voir qu’avec une sphère idéelle, mais proposer des situations qui permettent d’analyser les rapports sociaux et la dimension matérielle des inégalités. Nous l’avons notamment décliné pour le fonctionnement de l’institution qu’il importe de décrypter avec les élèves, la gestion de la prise de parole ou l’organisation de la cour de récréation et ce qu’elle permet en termes d’apprentissages cognitifs et moteurs ou d’accès à l’espace.

 

Enfin, nous avons cherché le plus possible à opter pour une approche intersectionnelle qui tiennent compte de l’enchevêtrement des rapports sociaux de classe, éthnoraciaux, de sexualité, entre autres.

 

La question du genre et l’approche intersectionnelle se révèlent particulièrement heuristiques pour penser les situations scolaires sur le plan analytique et pratique.

Isabelle Collet a bien montré dans un article récent publié dans la revue Recherches féministes combien c’était une erreur de penser l’éducation à l’égalité des sexes comme une « éducation à », au même titre par exemple que l’éducation au développement durable. Que l’enseignant.e le veuille ou non, le genre, entendu comme un système de normes et de rôles de sexe hiérarchisés, est présent dans les situations scolaires. Il s’agit donc d’apprendre à en tenir compte pour construire l’égalité ou des formes d’égalité. Dès lors, il importe d’être attentif et attentive autant à l’organisation de l’école, de la classe et à leur gestion, pour tenir compte en situation des rapports sociaux à l’œuvre mais aussi d’envisager sous un autre jour des savoirs scolaires encore trop souvent construit au profit du masculin. C’est cette articulation que nous avons cherché à mettre en évidence en proposant des situations et des outils qui s’adressent à tous les niveaux des premier et second degrés et qui s’intéressent autant au cadre qu’aux supports d’apprentissage ou aux contenus d’enseignement. De nombreuses disciplines sont représentées dans l’ouvrage : les mathématiques, la physique à travers les questions relatives à l’habillage de la tâche et les dilemmes que ces dernières posent à l’action enseignante ; l’histoire, la géographie, les sciences économiques et sociales ou encore la littérature ou l’histoire des arts. Pour ces deux dernières disciplines, nous avons sélectionné des documents qui s’inscrivent à la fois dans une dimension « canonique » (par exemple une séance consacrée à la figure de Médée qui sollicite des textes d’Euripide et de Corneille), et d’autres qui prennent appui sur les intérêts des élèves ou de certain.es d’entre eux ou d’entre elles : les mangas, l’univers des séries et des jeux vidéo. La chanson est également représentée, par exemple à travers une proposition consacrée à Mélissa de Julien Clerc. Elle est mise en lien avec un texte de Marie Sonnette consacré à la façon dont certaines formes de sexismes et de racisme sont invisibilisés alors que d’autres sont au contraire surmédiatisées et racialisées. Enfin, nous avons accordé une place importante à l’éducation à la sexualité appréhendée de manière transversale et ici encore à partir de différentes disciplines scolaires. Il nous semblait essentiel de revendiquer l’importance de la parole enseignante dans ce domaine, car cette éducation ne se résume pas à des questions de santé. Elle traverse les situations de classe d’où surgissent quotidiennement des enjeux en lien avec la sexualité, dont il importe de pouvoir se saisir dans une perspective égalitaire, quel que soit l’âge des élèves mais d’une manière adaptée à cet âge.

 

 

Naima Anka Idrissi, Fanny Gallot & Gaël Pasquier (2018). Enseigner l'égalité filles-garçons. Paris, Dunod, coll. La boîte à outil du professeur.

 

A noter également, la parution de l’ouvrage de recherche suivant :

Pasquier Gaël (2019). Construire l’égalité des sexes et des sexualités. Pratiques enseignantes à l’école primaire. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. Paideia.  

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Pour citer cet article

DELCROIX, C. (2019). Entretien avec Naima Anka Idrissi, Fanny Gallot et Gaël Pasquier à propos de leur ouvrage Enseigner l'égalité filles-garçons. Revue GEF (3), 165-167. Repéré à https://revuegef.org

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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