Mixité, égalité et pratiques en éducation physique et sportive

septembre 2020

Introduction

« Mixité, égalité et pratiques », ce triptyque pourra en apparence manquer d’originalité pour qui aurait un peu de familiarité aux travaux sur l’Éducation physique et sportive (EPS) en Sciences de l’éducation et de la formation (SEF) ou en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS). Puisqu’il s’agit d’une indéniable ultime redite, le choix du titre de ce dossier mérite au moins deux réflexions : l’une appelle à y trouver un certain immobilisme disciplinaire, et plus largement scolaire, sur le mode « rien n’a changé, les inégalités collent à la mixité et à la différence des corps sexués » ; l’autre y voit, comme Pénélope durant l’absence d’Ulysse, un ouvrage sans cesse remis sur le métier pour tisser des motifs qui évoluent en fonction des contextes politiques, éducatifs et scientifiques. Ainsi ce numéro de la revue GEF, Genre Éducation Formation, s’inscrit dans la lignée des publications et rencontres thématiques jalonnant, depuis les années 1980, les réflexions sur la problématique égalitaire de la mixité scolaire. Il rassemble des contributions issues du colloque « MEPEPS : Mixité, égalité et pratiques en éducation physique et sportive », organisé les 22-23 novembre 2018 à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE[1]) de Dijon, et ouvre sur d’autres questionnements, dans le premier et le second degrés, en EPS ou dans d’autres disciplines, en France et en Suisse.

 


[1] Les ESPE sont devenues des Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE) dans le cadre de la loi du 26 juillet 2019.

« Mixité, égalité et pratiques », ce triptyque pourra en apparence manquer d’originalité pour qui aurait un peu de familiarité aux travaux sur l’Éducation physique et sportive (EPS) en Sciences de l’éducation et de la formation (SEF) ou en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS). Puisqu’il s’agit d’une indéniable ultime redite, le choix du titre de ce dossier mérite au moins deux réflexions : l’une appelle à y trouver un certain immobilisme disciplinaire, et plus largement scolaire, sur le mode « rien n’a changé, les inégalités collent à la mixité et à la différence des corps sexués » ; l’autre y voit, comme Pénélope durant l’absence d’Ulysse, un ouvrage sans cesse remis sur le métier pour tisser des motifs qui évoluent en fonction des contextes politiques, éducatifs et scientifiques. Ainsi ce numéro de la revue GEF, Genre Éducation Formation, s’inscrit dans la lignée des publications et rencontres thématiques jalonnant, depuis les années 1980, les réflexions sur la problématique égalitaire de la mixité scolaire. Il rassemble des contributions issues du colloque « MEPEPS : Mixité, égalité et pratiques en éducation physique et sportive », organisé les 22-23 novembre 2018 à l’École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE[1]) de Dijon, et ouvre sur d’autres questionnements, dans le premier et le second degrés, en EPS ou dans d’autres disciplines, en France et en Suisse.

 

Propos liminaire sur les temps de la mixité en éducation physique scolaire

Longtemps bannie, un temps subie, la mixité, entendue comme le mélange des sexes dans l’espace scolaire et le processus social sur lequel tout personnel éducatif peut agir, est aujourd’hui choisie de façon volontariste, en tant que marqueur de la modernité occidentale. Ses remises en cause demeurent cependant régulières, en France et à l’étranger, rappelant que cette organisation de l’enseignement n’est jamais définitivement acquise et questionnant l’intérêt pour les filles et les garçons d’un enseignement mixte ou séparé (Duru-Bellat, 2010 ; Pasquier, 2010). Sur le sujet, les controverses politiques, pédagogiques ou médiatiques sont souvent passionnées mais au plan scientifique, un invariant demeure : la mixité, condition pour réaliser l’égalité, n’en garantit pas sa mise en œuvre.

 

La « mise en mixité » du système scolaire s’observe sur le temps long (Pezeu, 2018), moins par réponse politique aux principes démocratiques, aux utopies pédagogiques ou aux pressions féministes, que pour des raisons pratiques, circonstancielles ou économiques. En France, la mixité s’impose sans débat théorique après que soit préconisée la gémination dans le second degré en 1957, avec une volonté de rationaliser l’implantation des classes et des établissements, par une forme de co-instruction qui se généralise à compter des décrets d’application de la loi Haby de 1975 (Zancarini-Fournel, 2004). Durant cette période, l’enseignement de l’EPS maintient la séparation et les distinctions sexuées (Szerdahelyi, 2009), illustrant les résistances et les hésitations de l’école mais aussi l’absence de véritable débat sur l’organisation, le sens et les effets de la mixité (Attali, Ottogalli-Mazzacavallo & Saint-Martin, 2008). Ces zones d’ombre conduisent Nicole Mosconi à interroger dès 1989 le « faux-semblant » de la mixité scolaire, avec une attention particulière au passage de la séparation à la mixité et une invitation à creuser le débat européen sur l’égalité (Mosconi, 1989). De ce point de vue, le manque de confrontation aux idées et à leurs conséquences pratiques n’apparaît pas spécifique au contexte français. Au moment de la première vague scolaire de la mixité sexuée, l’absence de débat marque tout autant des pays voisins, tels les Pays-Bas, où la tradition de coéducation est historiquement ancrée (Van Essen, 2004).

 

En EPS, après une longue période de séparation des corps au nom de la complémentarité des sexes (Ottogalli-Mazzacavallo & Liotard, 2012), les travaux pionniers des années 1980 ont fait le point sur la lente mise en place de la mixité ainsi que sur l’illusion égalitaire générée par une organisation formelle de la mixité (Volondat, 1979 ; Davisse & Volondat, 1986, 1987 ; Labridy, 1987). Une bascule s’opère au début des années 1990. Riche d’une lecture sexuée des pratiques et d’une focale resserrée sur l’EPS des filles, l’ouvrage qu’Annick Davisse cosigne avec Catherine Louveau en 1991, intitulé Sports, école, société : la part des femmes, constitue une rupture dans l’historiographie française (Davisse & Louveau, 1991)[2]. Ce livre amorce un renouvellement des travaux sur l’éducation physique scolaire, qui se déplacent de l’analyse des contraintes de la mixité à l’étude des effets de la mixité. Les recherches menées dans les années 2000 confirment ce renversement, sous l’impulsion de quelques foyers universitaires sensibles aux études de genre. C’est le cas à Lyon où des publications se centrent sur les pratiques et représentations de la mixité à l’aube du nouveau millénaire (Cogérino, 2005, 2006 ; Terret, Cogérino & Rogowski, 2006). Envisager ses mises en œuvre, les justifications avancées par les enseignant·es pour la défendre ou s’en détacher, les facteurs qui influent leurs convictions, tels sont les défis explorés par ces recherches.

 

Aujourd’hui, la réflexion collective en EPS est souvent considérée dans le champ scolaire comme innovante sur les problématiques de mixité et d’égalité, tant l’évidence des différences sexuées pousserait ses enseignant·es à renouveler continuellement leurs pratiques. Les programmes des concours de recrutement au Certificat d’aptitude au professorat d’EPS (CAPEPS), qui affichaient jusqu’en 2019 un item sur « la prise en compte du corps et des dimensions masculines et féminines dans les APSA [Activités physiques, sportives et artistiques] comme leviers d’accès à la réussite des élèves », constituent un indicateur de la volonté institutionnelle de porter ces problématiques. Ce faisant, ils encourent le risque d’une re-naturalisation des corps selon une binarité intangible, aujourd’hui à interroger et à dépasser au regard des enjeux sociétaux et éducatifs, en particulier pour l’EPS dont les contenus découlent pour partie des pratiques sportives. Le volontarisme est-il toujours d’actualité ? À la fois, on peut regretter l’invisibilité de ces thématiques dans les derniers programmes du CAPEPS dont seules des inférences à partir des syntagmes « diversité des conditions d’exercice », « diversité des besoins et des ressources des élèves », « apprentissages et socialisation », ou encore « formation équitable », peuvent laisser supposer de la pertinence d’aborder les questions de genre. À la fois, les recherches semblent se raréfier comme si tout avait déjà été dit, alors qu’en la matière se diffusent beaucoup de discours nourris d’implicites et de stéréotypes (Cogérino, 2004).

 

Au-delà de rares synthèses sur le sujet (Moniotte, Fernandes & Mougenot, 2017), peu d’études récentes revisitent la mixité et ses enjeux pour l’enseignement de l’EPS au prisme de renouvellements conceptuels liés au genre et au corps (Couchot-Schiex, 2017 ; Cogérino, 2017). Les problématiques sociétales portées par les minorités sexuelles de même que les approches intersectionnelles sont, elles, totalement occultées et de fait mises au ban du sport et de l’EPS. Il est vital pour le devenir de cette discipline scolaire que des axes de recherche suivant ces orientations soient consolidés et enrichis de nouvelles contributions. Pour autant, on peut mettre en avant la mise en pratiques de l’égalité dont la conception non univoque ouvre à des interprétations dont la communauté des enseignant·es d’EPS tirerait un débat professionnel profitable, dépassant même les questions de genre pour s’ouvrir à des approches intersectionnelles encore taboues dans le contexte francophone (Lépinard & Lieber, 2020). Les propositions des auteurs et autrices de ce dossier nous semblent donc pleinement utiles à instruire la réflexion collective. Elles s’inscrivent dans une démarche scientifique et professionnelle continuellement renouvelée, tout en invitant les lecteurs et lectrices à se projeter vers de nouveaux horizons de pensées.

 

Retour sur l’organisation d’un colloque en formation des enseignant·es

Le premier objectif de ce dossier consiste à mettre en avant des perspectives novatrices pour penser les pratiques de la mixité et de l’égalité filles-garçons en EPS en adoptant le point de vue des études de genre et des études féministes. Le second objectif est de rendre visible le dialogue entre recherche et formation tout en donnant à lire les travaux d’auteurs et autrices engagé·es dans les pratiques qui ont fait l’effort de s’approprier les recherches princeps de ce champ d’études. L’organisation du colloque MEPEPS a participé de cette ambition. Initié avec des étudiant·es de deuxième année du master Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF) 2nd degré, dans le cadre d’un séminaire de recherche transversal puis disciplinaire intitulé « Mixité et égalité filles-garçons, en milieu scolaire et en EPS », ce colloque proposait de croiser les regards scientifiques et professionnels sur les questions du genre, de l’éducation et de la formation des enseignant·es (Szerdahelyi, 2018). L’enjeu en était double : i) favoriser la circulation des savoirs sur le genre, par l’articulation d’approches théoriques et pratiques ainsi que par la valorisation du débat au sein des formations enseignantes à l’égalité (Léchenet, Baurens & Collet, 2016 ; Marro & Pasquier, 2019) ; ii) mettre en mouvement, face aux dilemmes scolaires de l’égalité, une mixité réfléchie à partir de l’horizon politique d’une « égalité sans condition ».

 

« L’égalité sans condition » est un horizon de non-domination structurelle et relationnelle (Sénac, 2015, 2019), où les élèves en mixité ne seraient plus assigné·es à des catégorisations identitaires, naturalisées et hiérarchisées (Szerdahelyi, 2018). Cet horizon refuse de faire du sexe un critère binaire et organisateur des pratiques, dans le but d’éviter le piège de la complémentarité. Le projet n’est pas de nier les différences réelles ou supposées entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes, mais de les considérer dans les situations sociales – dont les situations de pratiques physiques, sportives et artistiques – au-delà des stéréotypes et des dominations héritées. Tel était le postulat du colloque MEPEPS pour questionner l’existant, lequel peut être décliné selon les contenus, contextes et pratiques, elles-mêmes distinguées entre ce que font les enseignant·es avec les élèves ou hors de la classe, de manière rationnelle ou improvisée, singulière ou collective, subie ou choisie, stable ou variable, répétitive ou innovante, en fonction des finalités, objectifs et normes du groupe professionnel (Altet, 2003).

 

En EPS, les pratiques d’une « égalité sans condition », supports d’une mixité réfléchie, restent à inventer. Il reste qu’en projetant les étudiant·es sur les rôles d’enseignant·es et d’expert·es lors du colloque MEPEPS, la pratique réflexive développée à l’interface du vécu des stages et des connaissances théoriques (Vacher, 2011) a catalysé la circulation des savoirs sur le genre au-delà des heures de formation dédiées[3]. À l’initiative de la revue de littérature et de l’appel à communications, produits lors du séminaire, plusieurs étudiant·es se sont porté·es volontaires pour intégrer le comité d’organisation du colloque, programmé l’année suivant le séminaire, et ce malgré des affectations dispersées géographiquement suite à leur réussite au concours du CAPEPS ou à leur titularisation. De façon à ce que les savoirs produits par la recherche fassent sens au regard des expériences de terrain, ces jeunes enseignant·es se sont exercé·es au rôle d’expert·e, avec pour tâches : l’expertise des communications, la conception du programme puis la co-présidence des ateliers, en collaboration avec les chercheurs et chercheuses du comité scientifique[4]. Autant d’éléments qui visaient à mobiliser la recherche au service de l’action, selon les canons d’un débat scientifique et professionnel en évolution.

 

Égalité ou équité ? Un débat en évolution toujours indispensable

Aujourd’hui, la question de la mixité paraît dépassée par le débat entre égalité et équité à propos de la question des relations sexuées et genrées en EPS (Couchot-Schiex, 2019), dans un contexte social et politique de publicisation de ces questionnements qui lui-même fait émerger ces thématiques fortes (Cefaï, 2012). Témoignant de cette évolution, et par-delà l’horizon d’une « égalité sans condition », un débat égalité/équité s’est rapidement installé lors du séminaire entre les étudiant·es puis lors du colloque, révélant une controverse durable dans la sphère de l’EPS, que ce numéro aspire à prolonger.

 

Au sens républicain, l’égalité postule la même chose, la même loi, les mêmes droits, les mêmes chances, pour tous et toutes. C’est un principe qui positionne les individus en tant que pairs, dans une relation de non-domination. « Principe fondateur des systèmes politiques universalistes, l’égalité est cependant une des promesses les plus inachevées de la modernité » (Varikas, 2000, p. 54). L’EPS n’échappe pas à la règle, malgré une réflexion professionnelle (Contrepied, 2004, 2013 ; Revue EP.S, 2008, 2011) ponctuellement soutenue et des expérimentations en faveur de la mixité (Patinet, 2017 ; Vigneron, 2017) largement connues de la profession. Depuis les années 2000, les pratiques de l’égalité, confrontées à l’hétérogénéité des ressources des élèves sur les terrains physiques, sportifs ou artistiques, se sont progressivement déplacées vers des pratiques de l’équité, jugées plus justes et réalistes, notamment vis-à-vis de l’évaluation (David, 2000). Cette évolution s’explique aussi par un changement de paradigme et l’intérêt scientifique porté aux théories de la justice sociale (Dubet & Duru-Bellat, 2004 ; Cogérino, 2006 ; Cogérino & Mnaffakh, 2008 ; Duru-Bellat & Meuret, 2009). Force est d’admettre que les résultats escomptés, à l’école, dans le secondaire ou à l’université, n’ont pas été atteints : les représentations des activités enseignées demeurent traditionnelles, les écarts de notes perdurent entre les sexes, les filles délaissent l’orientation en STAPS, puis celles qui s’y engagent sont de moins en moins nombreuses à choisir le professorat d’EPS (Guégnard, Giret, Louveau & Michot, 2019 ; Ottogalli-Mazzacavallo & Schirrer, 2019 ; Szerdahelyi, 2019).

 

Pire, les pratiques de l’équité semblent avoir figé des représentations de complémentarité, où chaque sexe serait doté de capacités et motifs d’agir spécifiques au risque d’une re-naturalisation des identités sexuées portée par des ancrages issus de théories biologiques désormais caduques (Abou & Berry, 2019), qui servent de fondements à une « égale socialisation des filles et des garçons à leur position sociale inégale » (Mosconi, 2017, p. 173). De fait, l’égalité apparaît souvent mise en œuvre sous conditions de performance de la différence sexuée (Sénac, 2015), ce qui l’éloigne du principe universel républicain. En EPS, et plus largement dans la société, un glissement s’est opéré de la pensée des différences dans l’égalité, à celle de l’égalité dans la différence (Scott, 2005). Sans nier les apports de l’équité, ce numéro de GEF espère déplacer le regard sur l’égalité. Dans cette perspective, le genre constitue un outil pour penser la différenciation des sexes – processus qui mène à la différence des sexes – et saisir les rapports de pouvoir – relations sociales qui conduisent à des hiérarchisations inter/intra sexes – au sein des classes. La construction sociale d’une division hiérarchique, entre les filles et les garçons, les filles entre elles, ou les garçons entre eux, si elle demeure une explication des inégalités, devient un phénomène dont il faut désormais clarifier les mécanismes. En déplaçant le regard sur la façon dont cette division sexuée se produit, le genre appréhende donc simultanément le résultat et les processus. Il offre des clés de compréhension des pratiques de la mixité, de l’égalité et, plus encore, des questions socialement vives en éducation (Couchot-Schiex, 2019)[5].

 

Mixité, égalité et pratiques en EPS

In fine, diffuser les réflexions scientifiques et professionnelles partagées lors du colloque MEPEPS tout en ouvrant des voies de recherches sur la mixité et l’égalité en EPS, tel est bien le projet que nous proposons d’investir dans ce numéro dont nous réaffirmons l’intérêt autant que les enjeux pour l’avenir de cette discipline scolaire. Les articles ici rassemblés offrent plusieurs pas de côté, comme autant d’invitations à décentrer le regard en EPS : de la mixité à la non-mixité, des filles aux garçons et aux masculinités, des travaux académiques aux pratiques enseignantes, de leur juxtaposition aux interactions entre recherches, pratiques pédagogiques et pratiques de formation. Au niveau méthodologique, les approches longitudinales, caractéristiques de la recherche-action et d’immersions prolongées sur les terrains d’étude, trouvent une place importante dans ce numéro. Sa structuration, valorisant l’équilibre entre les contributions du « dossier MEPEPS » et celles de la rubrique « se former avec la recherche », témoigne de ces orientations et d’un intérêt certain pour les retours de formation, de la part de formatrices, de formateurs et d’étudiant·es se préparant aux métiers de l’enseignement, de l’éducation ou de la formation.

 

L’article de Catherine Patinet, avec lequel s’ouvre le « dossier MEPEPS », s’intéresse à différentes expériences de mixités vécues par les enseignant·es en EPS. Il revisite les pratiques de la mixité, à travers les intentions exprimées par des enseignant·es de collège, et montre que leur vigilance envers celle-ci varie malgré une conscience pré-réfléchie des actes professionnels susceptibles de produire de l’égalité. Cette recherche montre notamment en quoi certaines formes de mixité constituent des impasses pour l’égalité entre les sexes, amenant l’autrice à formuler de nouvelles propositions de formation pour une « égalité sans condition ».

 

À rebours de travaux majoritaires en EPS, sur les filles et les contraintes de la mixité, les deux articles suivants investissent le terrain des masculinités et de la non-mixité. Sur la base d’une enquête de terrain réalisée pendant deux ans dans deux collèges localisés en France, resserrée sur l’analyse de deux cas d’élèves garçons, Céline Chanteau et François Le Yondre mettent en lumière la pluralité de l’expression des masculinités pour un même garçon ainsi que la variabilité de leurs investissements dans le cadre scolaire, selon des logiques différentes en fonction des contextes et des dispositions acquises dans diverses sphères de socialisation, avec des conséquences distinctes en termes de reconnaissances individuelles au sein du groupe-classe. C’est aussi un contexte non mixte qu’Antoine Bréau étudie lors de la mise en place de cours séparés ; cette organisation de l’enseignement étant parfois considérée comme une stratégie efficace pour favoriser la réussite de tous les élèves ainsi que l’égalité entre les filles et les garçons. L’étude de cas qu’il présente, à partir d’une enquête ethnographique réalisée sur le terrain de l’EPS dans le secondaire en Suisse auprès d’un groupe-classe composé uniquement de garçons, met en évidence le maintien des normes de genre en contexte non mixte et la présence de pratiques qui se rapprochent des idéaux d’une « hypermasculinité » en tant que modèle hégémonique.

 

Le « dossier MEPEPS » se termine avec l’article d’Ingrid Verscheure et de Carine Barale, qui déplace la focale sur le niveau du primaire tout en préparant les lecteurs et les lectrices à prolonger leur réflexion avec les articles de la rubrique « se former avec la recherche ». En effet, ces deux autrices – une chercheuse et une professeure des écoles – donnent à voir, à travers une recherche collaborative pilotée par le changement des pratiques d’enseignement des arts du cirque à l’école, l’intérêt de la recherche-action vis-à-vis des questions de genre, de la mixité et des pratiques de l’égalité. Ensemble, elles analysent l’action didactique conjointe d’une enseignante non spécialiste des activités sportives et de deux de ses élèves, une fille et un garçon, confronté·es à des objets de savoirs émancipateurs, afin de pouvoir agir et raisonner au-delà des normes traditionnellement sexuées. L’analyse révèle que la prise en compte des effets de la direction d’étude de l’enseignante et de la variabilité des positionnements de genre épistémiques des élèves au regard des savoirs visés peut être un levier d’accès à la réussite de tous et toutes en EPS afin d’aller vers une « égalité sans condition ».

 

Second temps fort de ce numéro, la rubrique « se former avec la recherche » regroupe quatre contributions, dont la première par Claire Pontais prolonge par certains aspects l’article d’Ingrid Verscheure et de Carine Barale, en présentant les choix de conceptions et de mises en œuvre de séances de gymnastique rythmique avec ballon à l’école primaire. Ce récit d’expérimentation en formation des enseignant·es, d’orientation didactique, vise à comprendre comment les questions d’égalité filles-garçons peuvent engager des cadres de conception et de réflexion du coté enseignant·e. Bénéficiant d’un cadre commun réfléchi, les apprentissages des filles et des garçons s’affirment alors au-delà des croyances différentielles.

 

Allant jusqu’au bout de la démarche de la formation à la recherche par la recherche et de l’objectif du colloque MEPEPS, trois étudiant·es de master MEEF EPS – Justine Catala, Julien Farigoulle, Kelly Joyeau – et leur enseignant-chercheur – Olivier Vors – font état de leur étude ciblée, fort à propos, sur les représentations des enseignant·es concernant l’égalité entre les sexes. Reprenant à leur compte l’une des études princeps du champ de recherche (Terret, Cogérino & Rogowski, 2006), leur propre enquête vise à en confronter les enjeux, la méthode et les résultats. Cette étude produit des résultats qui autorisent la comparaison de certains items, allant dans le sens d’une prise en compte croissante, dans les discours, des questions de mixité par les enseignant·es d’EPS malgré certains obstacles persistants concernant les mises en œuvre.

 

Considérant que l’apprentissage des normes des comportements sexués et genrés s’immisce dans tous les espaces sociaux y compris les plus triviaux, Morgane Le Cloirec est pour sa part allée enquêter dans les vestiaires d’EPS au collège. Passage – en principe – obligé avant l’accès aux terrains sportifs, lieu clôt dans lequel on ne peut échapper au regard et au jugement des pairs, le vestiaire met le processus hétéronormatif sous la loupe. Bien qu’il s’inscrive dans l’enceinte scolaire, soit par sa localisation, soit par ses enjeux éducatifs, il est pourtant la plupart du temps exempt de la présence des adultes et regroupe les élèves par sexe, favorisant le développement et l’expression de socialisations genrées.

 

Un récit de formation proposé par Amandine Chapuis clôture cette rubrique « se former avec la recherche ». Autre lieu de l’espace scolaire échappant aux règles de la classe bien que sous la surveillance des enseignant·es, la cour de récréation dans les écoles primaires offre le spectacle de la fabrique des différenciations genrées en train de se faire pour qui veut bien s’y intéresser. C’est à partir de l’observation de cet espace spécifique que cette géographe invite les étudiant·es de master MEEF 1er degré, dans le cadre des enseignements d’initiation à la recherche dont elle a la charge, à interroger les socialisations de genre. Elle leur permet, à partir d’une démarche présentée dans l’article, de mettre en relief la construction de la dimension spatiale des inégalités entre les sexes, mais aussi d’en décoder les pièges interprétatifs, dans la perspective d’outiller les futur·es enseignant·es pour des projections professionnelles plus égalitaires.

 

Enfin, les articles des rubriques « varia » et « entrevues » viennent enrichir ce numéro par d’autres questionnements, dans le premier et le second degrés, en EPS ou dans d’autres disciplines, en France et à l’international. Le premier article de la rubrique « varia », par Carole Veuthey, Carl Denecker et Gery Marcoux, interroge les représentations genrées des métiers de l’enseignement du primaire et du secondaire au regard des choix réalisés par les étudiant·es de ce secteur professionnel. L’étude conduite en contexte genevois cible la perception du métier et les motivations conduisant au choix, soit du premier, soit du second degrés. Les femmes valorisent-elles toujours le premier degré quand les hommes préfèrent le secondaire ? Ce sont ensuite des enseignant·es suisses se déclarant homosexuel·les qui répondent à Lorena Parini, enquêtant au sujet des obstacles à se faire connaitre comme tel·les dans leur cadre professionnel. Les glissements conceptuels entre homosexualité et pédophilie ou encore la croyance dans leur – mauvaise – influence sur le dessein sexuel des enfants qui leur sont confié·es sont toujours fortement présents et font obstacle. Sauf dans des contextes assez ouverts, ces résistances les incitent à mettre en place des stratégies d’invisibilité dans leur milieu professionnel.

 

Dans la rubrique « entrevues » qui parachève ce numéro, vous pourrez profiter d’une discussion entre Giorgia Magni et Sigolène Couchot-Schiex à propos de son ouvrage Du genre en éducation. Pour des clés de compréhension d’une structure du social (2019), et d’une autre entre Loïc Szerdahelyi et Isabelle Collet à propos de son ouvrage Les oubliées du numérique (2019).

 

Au terme de cet article introductif, il convient de rappeler que les articles de la revue GEF sont publiés sous licence Créative Commons © : vous êtes donc libres de les partager en citant leurs auteurs et autrices. N’hésitez pas à entrer en contact avec nous ou avec les auteurs et autrices du numéro… afin de poursuivre le débat !

 


[1] Les ESPE sont devenues des Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE) dans le cadre de la loi du 26 juillet 2019.

[2] Forte de son succès, cette publication a été revue et complétée aux éditions L’Harmattan en 1998.

[3] En 2017/2018, la durée du séminaire « Mixité et égalité filles-garçons, en milieu scolaire et en EPS » proposé à l’ESPE de Dijon a été de trente-six heures réparties sur deux semestres, à raison d’une entrée transversale de seize heures puis d’une entrée disciplinaire de vingt heures.

[4] Que tous et toutes soient remercié·es pour l’adhésion collective au projet, en particulier les étudiant·es membres du comité d’organisation : Jérémie Bretigny, Marine Canque, Guillaume Dietrich, Florine Gross-McKinney, Anna-Sihame Ibba, Anna Losseni et Antoine Simon.

[5] Voir dans ce numéro l’entretien de Giorgia Magni avec Sigolène Couchot-Schiex à propos de son ouvrage Du genre en éducation. Pour des clés de compréhension d’une structure du social.

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Pour citer cet article

SZERDAHELYI, L. & COUCHOT-SCHIEX, S. (2020). Mixité, égalité et pratiques en éducation physique et sportive : Introduction. Revue GEF (4), 1-8. Repéré à https://revuegef.org

Références

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Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
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