« Un projet réaliste et réalisable » : Genre et handicap dans la réhabilitation professionnelle des personnes paraplégiques

juin 2021

En Suisse, la réhabilitation éducative et professionnelle des personnes devenues paraplégiques est soumise à une politique publique d’activation vers le travail, qui enjoint ces personnes à construire un projet de (ré)orientation. Notre recherche doctorale montre que les professionnel-les de l’orientation qui soutiennent le projet, bien que favorisant l’autodétermination des personnes, sont contraint-es de suivre la politique de l’AI qui met en œuvre les divisions sexuelle et handicapiste du travail. Ces dernières assignent habituellement les hommes et les femmes à des métiers de bureau traditionnellement féminins. Cependant, si les femmes sont, à l’encontre de la politique d’activation, sur-assignées à la sphère domestique, les hommes bénéficient davantage de formations requalifiantes financées par l’AI. Liées au genre et au handicap, les mesures de réhabilitation entravent, dans l’ensemble, l’autodétermination des personnes dans leurs choix éducatifs ou professionnels. 

1. Introduction

Après la survenance de la déficience, à la suite d’un accident ou d’une maladie acquis au cours de la vie, les personnes paraplégiques entament une réhabilitation en centre socio-sanitaire fermé. Un volet de la réhabilitation concerne la réadaptation éducative ou professionnelle. Avec le soutien de conseillers-ères en orientation, les personnes élaborent un projet personnel de retour à l’emploi ou à la formation. Le retour à l’occupation antérieure n’est pas toujours possible, le plus souvent en raison des nouvelles potentialités physiques des personnes. Que celles-ci retournent à leur formation, à leur emploi, à un emploi adapté, ou qu’elles construisent un nouveau projet de réhabilitation, la mission des conseillers-ères en orientation est de stimuler et de maintenir la motivation des personnes à reprendre une trajectoire, et à soutenir leur autodétermination.

 

En centre, les personnes paraplégiques reçoivent un suivi personnalisé qui s’inscrit toutefois dans le cadre de mesures instaurées par l’Assurance-invalidité (AI), le secteur des assurances sociales suisses en charge de la distribution de prestations en direction des personnes dont l’état de santé péjore leur capacité de travail et, donc, leur indépendance financière. Le principe fondamental de la Loi sur l’Assurance-invalidité est de faire « primer la réadaptation sur la rente » (Centre d’informations AVS/AI, 2018) – le terme « rente » désignant une pension d’invalidité. À la suite de déficits importants, l’AI est entrée dans des phases de révision successives, dont la révision 6a dès 2012 (OFAS, 2011), destinée à diminuer l’octroi de rentes. L’accent est mis sur la réhabilitation des personnes. La mission des conseillères-ers en orientation se trouve infléchie par la politique de l’AI dans ce contexte d’activation vers le travail, qui tend à financer des reclassements professionnels ou des formations dans une série limitée de trajectoires estimées « possibles » pour les personnes paraplégiques (Pont, 2018).

 

C’est ce que nous avons pu observer à l’issue d’une recherche menée, dans les années 2010, sur les circonstances à la fois biographiques et socio-assurantielles du retour à l’emploi ou à la formation de personnes devenues paraplégiques. Cette recherche doctorale, qui s’inscrit dans les champs des disability studies, des études de genre et de l’éducation des adultes, est principalement qualitative. Elle comporte un bref volet statistique sur les moyens, surtout financiers, investis par l’AI de façon socio-différenciée dans la réadaptation des hommes, par rapport à ceux engagés dans la réhabilitation des femmes paraplégiques (Mottet et Pont, 2017). À partir de notre point de vue situé de femme paraplégique, nous avons étudié, sur la base de récits biographiques livrés par cinq femmes et six hommes paraplégiques, la reconstruction de leur parcours éducatif et professionnel respectif à l’aune du handicap et du genre en tant que systèmes de domination. Le premier de ces systèmes, le genre, est défini par Collet (2016) comme « un système de normes sexuées produit par les rapports sociaux qui définissent et hiérarchisent le féminin et le masculin » (p. 14). Le second système est celui du handicap (que nous traduisons de disability), qui se réfère pour Oliver (2004) « à rien de plus compliqué qu’à (…) [des] obstacles économiques, environnementaux et culturels rencontrés par les personnes qui sont vues par les autres comme ayant une forme ou une autre de déficience – qu’elle soit physique, mentale ou intellectuelle » (p. 21 ; nous traduisons de l’anglais). À la suite d’Oliver et Barnes (2012), nous ajoutons que cette déficience peut aussi être sensorielle. Thomas (2007) va plus loin en affirmant que le handicap est lié à un fonctionnement social, le handicapisme (disablism), qui rend handicapées, précisément, les personnes porteuses de déficiences. Il s’agit d’« une forme d’oppression sociale impliquant l’imposition sociale de restrictions d’activités aux personnes porteuses de déficiences, et [d’]une forme générée socialement d’atteinte à leur bien-être psycho-émotionnel » (Thomas, 2007, p. 73 ; notre traduction de l’anglais). L’oppression ainsi définie est par exemple activée dans la division handicapiste du travail, une séparation entre les travaux accessibles aux personnes valides et ceux, en nombre réduit, estimés adaptés pour les personnes handicapées[1] (Pont, 2018, p. 55). La division handicapiste est un obstacle structurel à la reconstruction de la trajectoire éducative ou professionnelle. Elle est institutionnalisée dans des pratiques de réhabilitation, sous un régime donné de l’AI, et peut entrer en conflit avec l’autodétermination des personnes dans leurs choix de (ré)orientations. En dehors de la réhabilitation, la division handicapiste du travail peut barrer l’accès des personnes handicapées, et en particulier des femmes, au travail ou à la formation. Un rapport du Bureau fédéral suisse de l’égalité pour les personnes handicapées (BFEH), consacré à l’égalité de traitement des femmes handicapées dans les activités ordinaires (2013), montre entre autres caractéristiques que ces femmes :

  • rencontrent des difficultés d’accès à la formation secondaire ou supérieure ;
  • bénéficient de moins de mesures de réadaptation professionnelle de l’AI que les hommes handicapés ;
  • sont (ré)orientées vers des métiers traditionnellement féminins, suivant un traitement qui est fréquemment individualisant, car dépendant des représentations des personnes chargées de les accompagner en (ré)orientation (p. 28) ;
  • travaillent pour 24,9% d’entre elles à moins de 50% (p. 14).

 

La (ré)orientation des femmes handicapées signale des inégalités structurellement organisées, qui reposent sur des prédéterminations ayant une influence sur tout le parcours éducatif et professionnel.

 

Notre recueil des récits de vie a été complété par trois entretiens semi-directifs avec deux conseillères en orientation et un maître socio-professionnel d’une clinique de réhabilitation de Suisse romande, ainsi que par un entretien entre une des conseillères et un jeune homme en réorientation. Nous avons voulu mettre en regard les principes et pratiques d’orientation déclarés avec l’impact de ces derniers sur les trajectoires des personnes paraplégiques. Nous avons également voulu savoir si le guidage des conseillères-er incite les personnes à s’engager dans des projets conformes, d’une part, aux normes socio-sexuées de l’orientation (Vouillot, 2014) et, d’autre part, aux représentations liées au handicap qui frappent les (ré)orientations des personnes paraplégiques.

 

Notre objectif est ici de montrer que les pratiques des conseiller-ères stimulent l’autodétermination, mais s’accordent aussi aux exigences de l’AI. Or, les traitements de l’assurance tendent à reproduire les orientations socio-sexuées, et les divisions sexuelle[2] et handicapiste du travail. Suivant pour partie les injonctions assurantielles, les pratiques des professionnel-les de l’orientation sont marquées par le genre et le handicap.

 

Tout d’abord, nous définissons la mission et les pratiques des conseillères-er dans la clinique où nous avons établi notre terrain de recherche. Ensuite, nous décrivons notre méthodologie avec ces professionnel-les, ainsi que la méthode d’analyse de nos entretiens. Puis, procédant à cette analyse, nous faisons ressortir les principes et pratiques mis en œuvre par les conseillères-ers dans la réhabilitation éducative et professionnelle des personnes paraplégiques. Finalement, nous prenons appui sur les récits de quatre informateurs-trices afin de montrer l’impact des pratiques des conseillères-er sur les trajectoires des personnes paraplégiques. Nous voyons que l’action des professionnel-les de l’orientation est liée à la politique de l’AI, et contribue à la reproduction des effets du genre et du handicap sur la réhabilitation éducative ou professionnelle des personnes.

 

2. Les missions des conseillères en orientation et du maître socio-professionnel

Les deux conseillères en orientation envisagent avec les personnes le retour de ces dernières au travail ou à la formation, de sorte que naisse une motivation à reprendre une trajectoire. Leur soutien constitue une médiation entre les impératifs de l’AI et la favorisation de l’autodétermination. Le maître socio-professionnel a pour mission particulière d’initier les personnes à des ateliers pratiques, centrés sur la découverte et l’exercice de techniques spécifiques à certains métiers (par exemple, le dessin assisté par ordinateur ou les métiers du bois) estimés « possibles », par l’AI, pour les personnes paraplégiques.

 

Précisons que selon le médecin-chef du service de la réhabilitation professionnelle de la clinique, la réadaptation telle qu’elle est menée dans son service n’a pour but ni la réinsertion effective (avec un contrat pour reprendre le travail à la sortie de l’hôpital), ni la finalisation du projet. La réhabilitation dans son service vise l’éveil de la motivation à retourner à l’emploi, ainsi que l’ébauche d’un projet qui sera finalisé sous la conduite de conseillers-ères de l’AI à la sortie de la clinique.

 

3. Méthodologie et méthodes d’analyse des entretiens

En dehors de l’enquête statistique, nous avons procédé par entretiens, divisés en trois volets. Le premier est composé de trois entretiens semi-directifs avec les conseillères en orientation et le maître socio-professionnel. L’enregistrement d’une séance d’orientation entre une conseillère et un jeune homme paraplégique constitue le deuxième volet d’entretiens. Quant au troisième, il comprend les récits de vie professionnelle ou de formation de dix informateurs-trices.

 

Le premier volet d’entretiens vise, d’une part, à mettre en exergue comment et sous quelles conditions est co-construit le projet, et à évaluer la tension qui existe entre l’exercice du soutien à l’autodétermination, et le suivi des principes de l’AI. D’autre part, ces entretiens sont susceptibles de mettre en rapport la qualité́ de soutien apporté, avec les représentations de l’impact du genre et du handicap dans les mondes du travail et de la formation. La séance d’orientation entre la conseillère et le jeune homme paraplégique a pour objectif de soutenir la motivation de celui-ci à retourner vers l’emploi par l’ouverture d’une palette de choix professionnels. Cet entretien nous a permis de saisir la mise en œuvre des principes de l’AI et du protocole de la clinique, ainsi que l’actualisation de la mission de la conseillère. Les récits de vie des informatrices-teurs ont été lus au prisme d’une grille combinant l’analyse des épreuves biographiques et les (auto-)représentations des personnes sur les rôles et les places des femmes et des hommes au travail et en formation. Nous centrant ici sur l’action déployée par les professionnel-les de l’orientation, nous n’analyserons pas en détail les récits. Cependant, nous mobiliserons du verbatim extrait de ce corpus pour le mettre en regard du discours et des pratiques de réhabilitation.   

 

Les entretiens avec les conseillères et le maître socio-professionnel ont fait l’objet d’une analyse catégorielle de contenu. Il nous importait que l’analyse des entretiens se fasse sans grille de lecture construite a priori, de sorte que des catégories originales puissent émerger des discours des professionnel-les. Le matériau discursif a été distribué en trois catégories sémantiques, dégagées des descriptions récurrentes des intentions, missions, principes et pratiques des professionnel-les. L’Analyse critique du discours a été appliquée à l’entretien entre la conseillère et le jeune homme paraplégique. Il s’agit d’une approche propice à mettre en évidence, dans les significations explicites ou implicites des discours, des rapports sociaux ou des relations interindividuelles de pouvoir (Wodak, 1999).

 

4. L’analyse des entretiens

La pratique des professionnel-les est analysée au prisme de trois catégories : l’écoute active, la co-construction de projet, et le financement de ce dernier par l’AI.

 

4.1 L’écoute active : « mettre le patient au centre » (conseillère 1, in Pont, 2018, p. 227)

L’écoute active, participant de l’approche centrée sur la personne développée par Carl Rogers, psychologue étasunien (Simon, 2012), amène la personne à comprendre mieux ses pensées, sentiments, comportements et relations à autrui, en favorisant leur verbalisation.

 

La conseillère 2 rapporte que l’écoute active invite les personnes à mettre en regard l’expérience de leur vie professionnelle ou éducative passée, et leurs auto-projections dans une trajectoire de (ré)orientation. Les conseillères affinent leur écoute par leur réactivité́ et leur proactivité́ : elles se saisissent spontanément des thèmes (projections, gouts et intérêts, émotions, auto-représentations) du discours pour donner un sens singulier à chaque projet (conseillère 2, in Pont, 2018, p. 228). Cependant, au-delà d’une approche individualisée, la réalité des limitations socio-structurelles du retour à la formation ou à l’emploi (choix d’orientation restreints, attributions d’incompétence, discrimination à l’embauche, etc.) ne sont pas questionnés.

 

Les professionnel-le-s entendent tout spécialement les interrogations des personnes au sujet de l’organisation complexe des temporalités journalières, à diviser entre le temps dévolu à la gestion des effets de la déficience (soins personnels, repos dans la journée, etc.), et ceux consacrés au travail salarié, à la vie familiale et sociale, ou aux tâches domestiques. Il s’agit de simuler l’organisation d’une journée type et d’observer de quelles manières les temporalités des activités usuelles et celle du travail peuvent être réparties et aménagées, afin que les personnes mènent durablement une activité́ salariée à un taux d’emploi qui n’entame pas leur état de santé. Un taux d’activité professionnelle peut alors être estimé.

 

4.2 La co-construction du projet de (ré)orientation 

La conseillère 1 explique que la co-construction du projet est basée sur le ciblage de trajectoires professionnelles ; une série de choix se constitue autour de quelques cibles. Débute alors une phase de mises à l’essai des dispositions de la personne pour un métier, notamment en atelier avec le maître socio-professionnel.

 

La mise à l’essai peut se faire dans une entreprise. Une visite ou un bref stage sont alors organisés, le plus souvent chez l’ancien-ne employeur-euse. La personne est accompagnée du maître socio-professionnel et d’une ergothérapeute, qui évaluent les besoins en termes d’ergonomie sur la place de travail. Si l’aménagement de l’ancien poste est possible (soit au niveau de l’environnement physique, ou du taux d’activité́), la personne est encouragée à retourner à son précédent emploi. En général, l’AI finance l’adaptation du poste de travail mais plus rarement une nouvelle formation, jugée coûteuse. Selon la conseillère 1, sa mission ne lui permet pas de « vendre du rêve » (Pont, 2018, p. 229), c’est-à-dire de (ré)orienter les personnes vers des formations qui pourraient ne pas être financées.

 

La co-construction du projet se complique si la personne ne peut ni reprendre son ancien emploi, ni être orientée vers un poste, une fois adapté, dans l’ancienne organisation. Un projet de réorientation, qui s’appuie sur une nouvelle formation, doit alors être ébauché.

 

4.3 Les conditions de financement du projet

La faisabilité du projet dans une nouvelle trajectoire est évaluée, en concertation avec la personne, par les médecins, les conseillères, le maître socio-professionnel, l’ergothérapeute du centre, et le-s médecin-s conseil-s et le/la gestionnaire de cas de l’AI. Le projet doit être estimé « réaliste et réalisable » (conseillères 1 et 2, in Pont, 2018, p. 231), l’évaluation de l’AI faisant décision. Le projet doit être « réaliste », car il doit tenir compte des intérêts, des aptitudes, des compétences de la personne, ainsi que du droit AI applicable et des débouchés professionnels après la nouvelle formation. Il doit aussi être « réalisable » compte tenu des mesures d’économies introduites par les révisions de l’AI. La nouvelle formation doit être courte. Une formation de trois ans est déjà considérée comme chère, selon le maître socio-professionnel (Pont, 2018, p. 231). La formation doit amener la personne à une certification quasi-assurée, à des débouchés sûrs, à une trajectoire pérenne et à un niveau de performance qui rende profitable à l’AI son investissement dans la formation. L’assurance doit pouvoir envisager soit l’octroi d’une rente plus faible que si la personne n’avait pas accompli la formation, ou pas de rente du tout. La nouvelle formation ou le reclassement professionnel, puis le nouvel emploi, sont éventuellement couplés à une rente si la capacité de travail est à temps partiel. Ces mesures doivent permettre à la personne de gagner sa vie relativement vite. L’AI s’engagera plus volontiers dans un projet en faveur d’une personne qui pourra rapidement travailler, si possible à temps complet ou à un taux élevé dans un emploi peu pénible physiquement, proche de sa formation initiale. L’assurance aura tendance à refuser le financement d’un projet long, en faveur d’une personne qui va pouvoir travailler à temps partiel, dont la trajectoire paraît instable et qui n’a pas de formation initiale.

 

Les conditions posées à l’octroi d’une nouvelle formation sont mises en discussion dans l’entretien entre la conseillère 1 et un jeune homme paraplégique (le 2e volet d’entretiens). Le dialogue suit un schéma d’ « ouverture/fermeture » (Pont, 2018, p. 235) à l’autodétermination du jeune homme. En effet, d’une part, la conseillère construit avec le jeune homme une palette de métiers qui se rapprochent par leurs exigences techniques du métier qu’il exerçait précédemment, et qui peuvent être rangés dans les métiers « possibles » : « Dans le dessin technique, vous avez le... dessin technique en bâtiment, en génie civil... Tout ce qui est architecture-paysagisme, ça va être compliqué, parce qu’il faut aller sur le terrain, et en plus, il y a peu de débouchés » (Pont, 2018, p. 238). D’autre part, la conseillère signale que certaines formations ne sont pas données dans la région de domicile du jeune homme, et que le suivi d’une nouvelle formation exigerait, dans certaines filières, d’importants changements existentiels, comme un déménagement et le bouleversement de l’organisation des temporalités journalières : « C’est important de regarder où vous pouvez travailler. Après, il y a tout ce qui est dans le monde industriel, constructeur industriel, constructeur sur métal, c’est plutôt celui qui va dessiner (…) des charpentes métalliques... Il y a dessinateur-horloger, aussi (...), mais là aussi, il y aura peu de débouchés, je pense, [dans le canton] » (Pont, 2018, p. 238). Une rupture de la continuité du parcours de vie est envisagée avec prudence, car elle peut représenter une menace pour l’achèvement de la formation. Un changement de trajectoire biographique (une formation vers un nouveau métier, un changement de domicile) n’est pas perçu comme une potentielle source de motivation à reprendre une trajectoire. Au fil de l’exploration des possibilités, l’éventail des choix de réorientation se réduit. En effet, pour la conseillère 1, il est aussi question que le jeune homme tente un reclassement chez l’ancien employeur, sous la supervision de la gestionnaire de cas de l’AI qui exerce sur le site de la clinique. Même si la conseillère suscite chez le jeune homme une appétence pour certaines trajectoires, l’autodétermination de celui-ci est entravée par les contraintes de financement.

  

La prise en charge de formations par l’AI ne vise pas l’amélioration du statut socio-professionnel dans des emplois plus rémunérateurs, alors que cette option éloignerait la perspective d’un droit à la rente. Souvent, l’AI ne paie pas de formation initiale à une personne qui aurait pu l’accomplir quand elle était valide. Dans ce cas, selon le maître socio-professionnel, l’AI octroie le plus fréquemment une rente entière : « Si (...) c’est quelqu’un qui était ouvrier, qui gagnait (...) 60 000 ou 70 000[3] par année... Un CFC[4] coûte entre 300 000 et 500 000 francs à l’AI. Par contre, une rente maximum pour une personne seule, c’est 2 100 francs par mois. Alors ça fait beaucoup de mois, 70 000 francs ! » (Pont, 2018, p. 232). Sur le court ou le moyen terme, la rente s’avère une solution d’économies en comparaison du financement d’une formation.

 

L’AI dispose d’un catalogue de métiers « possibles » qui correspondent, en termes de qualifications et de statut professionnel, au métier exercé par la personne avant la survenance de la déficience : « Elle ne peut pas gagner plus que ce que l’office AI fera comme calculs savants par rapport à ce qu’elle gagnait avant » (maître socio-professionnel, in Pont, 2018, p. 233). La personne est souvent contrainte de travailler moins en raison des effets de la déficience, dans un métier qui n’offre pas de meilleure perspective de salaire. La personne est maintenue à un échelon prédéterminé d’une hiérarchie socio-professionnelle. Une rente partielle est accordée si la capacité de travail est établie à un temps partiel, ce qui est souvent le cas pour les personnes paraplégiques, malgré la politique d’activation vers l’emploi à plein-temps. L’AI met en œuvre des mesures qui vont paradoxalement à l’encontre de sa politique d’économies sur les rentes. Qui plus est, les principes de réadaptation de l’AI sont alignés sur la division sexuelle du travail.

 

4.4 Les effets de l’action des conseillères-er sur les trajectoires

En nous référant au discours de nos informateurs-trices, nous pouvons saisir l’influence de l’action des conseillères-er sur les trajectoires des personnes paraplégiques. Quatre informateurs-trices en particulier, deux hommes (Philippe et Clément[5]) et deux femmes (Lan et Maryse), s’expriment sur la qualité de soutien qui leur a été apporté par les professionnel-les de l’orientation qui ont suivi leur projet. Les quatre informateurs-trices associent l’action des professionnel-les aux injonctions reçues de la part de l’AI. Le principe fondamental de l’assurance, « la réadaptation prime sur la rente », a été repris par des conseillers-ères sous différents régimes de l’AI, depuis le milieu des années 1970 jusqu’au début des années 2010, et a eu un effet sur les parcours de ces personnes.

 

Accidentée à l’adolescence vers 1975, Maryse a abandonné son apprentissage d’aide en pharmacie pour se tourner vers un cursus scolaire commercial. Soutenue par une conseillère en orientation du centre socio-sanitaire, elle a pu s’émanciper du projet de l’AI, qui était de la former en apprentissage en atelier protégé : « Je (…) n’avais pas envie de me mettre dans le carcan avec tout plein de handicapés, j’avais envie de sortir de ce monde (…). Comme je ne suis pas rentrée dans leur milieu à eux [l’AI], ils ne rentraient pas en ligne de compte pour payer ma formation » (Pont, 2018, p. 246). Lan, quant à elle, accidentée à 19 ans au début des années 1990, est approchée par des gestionnaires de cas de l’AI dès son séjour en centre. Alors qu’elle vient de terminer une formation commerciale, les gestionnaires l’enjoignent à s’engager dans l’entreprise familiale, tandis qu’elle souhaite entamer des études secondaires plus prestigieuses à ses yeux :

« Ils [les gestionnaires] sont venus me voir pour me demander : ‘Qu’est- ce que vous voulez faire plus tard ?’ (…) Durant la rééducation, (...) j’étais complètement perdue, (...) j’ai dit : ‘Bon, je vais travailler avec mes parents, comme ils ont un commerce.’ Ils [les gestionnaires] se sont basés sur cet entretien (...), ça m’a poursuivie toute ma formation : ‘A l’époque, vous avez dit, vous allez travailler avec vos parents dans la restauration (…), vous serez jamais plus haut’ » (Pont, 2018, pp. 314-315).

 

L’AI n’entre pas en matière en ce qui concerne le financement de la formation secondaire, car Lan était réputée avoir déjà acquis une formation professionnalisante avant la survenance de la déficience. Ce n’est qu’une fois le nouveau diplôme secondaire obtenu, que l’AI s’est engagée à financer le cursus tertiaire de Lan en Haute école de travail social.

 

Philippe, accidenté peu avant l’âge de 40 ans à la fin des années 2000, a dû se réorienter. Il a effectué des tests d’aptitudes en atelier sous la supervision de maîtres socio-professionnels et de gestionnaires de l’AI. Il estime que ceux-ci ont eu la mainmise sur sa réhabilitation, et que leurs propositions de réorientation n’entraient pas en congruence avec ses compétences professionnelles. Il a notamment refusé de reprendre une trajectoire dans un métier de bureau :

« Je leur ai dit que je voulais bien en faire un [un tableau électrique](...). J’ai (…) fait une démonstration, (…) parce que je suis électronicien, donc je soude des trucs beaucoup plus petits [que des baguettes de cuivre, avec de l’étain]. Voilà, en gros, c’était pour rien. C’était pour faire du blabla. (…) Je suis électronicien, je voulais pas classer des papiers. Ils ont vu que ça mènerait à rien... » (Pont, 2018, p. 352).

 

Finalement, un des maîtres socio-professionnels travaillant pour une structure de l’AI, ancien enseignant en Haute école, repère les dispositions de Philippe pour la programmation et l’invite à débuter une trajectoire en informatique de gestion, dans la Haute école où lui-même avait exercé.

 

Clément a vécu une réadaptation professionnelle sous le régime d’activation de l’AI, au début des années 2010, à l’âge de 20 ans. Après son séjour en centre, il a entrepris un stage d’assistant socio-éducatif avec l’aval des gestionnaires de l’AI. Cependant, à l’issue de cette période d’essai et malgré la satisfaction témoignée par le directeur de l’institution qui avait offert le stage, l’AI a refusé de financer la formation pour enjoindre Clément à débuter un apprentissage dans une filière commerciale, un métier de bureau.

 

Les autres informateurs-trices ont pu bénéficier de soutiens individualisés de la part de l’ancien employeur ou de rôles-modèles, comme ce fut le cas pour Philippe. Un des informateurs, Robert, face à la discrimination à l’embauche et au manque de soutien, a choisi de s’extraire du travail salarié.

 

Nous remarquons que l’action des conseillères-ers du centre est encadrée par les interventions de l’AI, et qu’elle a peu d’influence sur les parcours des informateurs-trices. Le rôle des conseillères-ers est principalement, comme l’affirme le médecin-chef de service de la réhabilitation professionnelle de la clinique, de stimuler la motivation des personnes à retourner à l’emploi, et de soutenir leur autodétermination. Cette mission se fond dans des injonctions assurantielles normatives, quel que soit le régime de l’AI.   

 

5. L’influence du genre et du handicap dans la (ré)orientation

Les traitements enjoints par l’AI se situent au croisement du handicap et du genre en tant que structures de domination (Pont, 2018). La mission des professionnel-les de l’orientation, se fait le relai des principes et représentations assurantiels, marqués par le genre et le handicap.

 

5.1 L’imbrication des divisions sexuelle et handicapiste du travail

Un projet de formation est d’autant plus difficile à mettre en œuvre pour les femmes qu’il entre en conflit avec la prévision fréquente de leur retour à la sphère domestique. La difficile conciliation des temporalités journalières dédiées à la fois aux soins, au travail, à la famille et aux tâches domestiques pourrait, selon les conseillères, menacer l’état de santé physique ou psychologique de ces femmes. La division sexuelle est en premier lieu reproduite : « Refaire une formation, c’est difficile, on se rend compte qu’elles ont des enfants et qu’elles ne veulent pas retravailler à temps complet » (conseillère 1, in Pont, 2018, p. 230), ce qui correspond en réalité à un pourcentage inférieur au taux d’activité, en général à temps partiel, qui était le leur avant la survenance de la déficience. Nous comprenons qu’une formation est plus aisément accordée si elle est suivie d’une employabilité́ au plus haut taux d’emploi possible, ce qui est peu accessible pour les femmes. L’AI s’engage peu, et à coûts réduits, dans le financement de leurs projets. Le volet statistique de notre recherche montre qu’en 2014 (deux ans après la révision 6a de l’AI), les hommes paraplégiques ont bénéficié à 71,2% des mesures de réadaptation de l’AI en faveur des personnes paraplégiques en Suisse (Pont, 2018, p. 216). Par ailleurs, toujours en 2014, les coûts engendrés par ces mesures l’ont été pour des projets présentés par des hommes, à hauteur de 72% (Mottet et Pont, 2017, p. 7). Il est à noter qu’une répartition de deux-tiers d’hommes et d’un tiers de femmes prévaut dans le groupe des personnes paraplégiques, ce au niveau mondial (Organisation mondiale de la Santé OMS, 2013). Les mesures de réadaptation prises par l’AI sont donc à l’avantage des hommes, tant sur le plan du nombre de bénéficiaires que sur celui des coûts engendrés par leurs formations.

 

La conseillère 1 explique que si les femmes paraplégiques reprennent une activité à temps partiel, elles doivent au quotidien distribuer et organiser les temporalités de trois types de travail : celui des soins du corps, le travail salarié et le travail domestique. Aussi, un retour à l’emploi est-il envisageable à un taux d’emploi plus bas qu’avant la survenance de la paraplégie, car même un emploi à mi-temps pourrait menacer leur état de santé, ce qui est une préoccupation des conseillères. Cette situation est explicable par les effets limitants de la déficience, mais aussi par la division handicapiste du travail, qui s’exerce par une (ré)orientation vers un métier de bureau et de service, subalterne, peu rémunérateur (probablement à un taux d’activité inférieur à 50%), sous-payé et, potentiellement, pénible physiquement et psychologiquement une fois additionné au travail domestique. Face à la réalité inégalitaire de la division handicapiste du travail, le renoncement au travail salarié pour les femmes paraplégiques paraît être un choix raisonné, propice à atteindre un objectif de bien-être physique et psychologique.

 

La division handicapiste est par ailleurs imbriquée à la division sexuelle du travail, qui a déjà marqué sur le long terme la vie de ces femmes, probablement dès leurs premières orientations, que l’on sait socio-sexuées (Vouillot, 2010 ; Collet, 2016). Comme les femmes valides, les femmes devenues paraplégiques ont vécu, et vivent toujours une ségrégation horizontale du travail (Maruani, 2017), par leur concentration dans un choix de trajectoires encore plus restreint qu’avant la survenance de la déficience : des métiers de bureau jugés accessibles physiquement, mais également subalternes, et qui sont ainsi vus comme ayant une faible charge psychologique et émotionnelle. D’ailleurs, l’accession à des positions décisionnaires paraît incompatible avec les attributions d’incapacités, d’incompétence et de fragilité adressées aux femmes, et en particulier aux femmes handicapées, pour qui la charge domestique semble à la fois prioritaire et suffisamment lourde. La favorisation de l’épanouissement par la participation et la progression hiérarchique au travail, n’est pas évoquée par les conseillères et le maître socio-professionnel au cours de nos entretiens.

 

La division sexuelle est renforcée par la division handicapiste du travail, qui promeut des emplois estimés « possibles » pour les personnes paraplégiques. Ceci advient notamment en raison des pratiques de réhabilitation professionnelle qui suivent une représentation particulière : celle de la préservation de la continuité biographique des personnes devenues paraplégiques, censée soutenir le processus de leur recomposition identitaire (Pont, 2018). Il s’agit de ne perturber qu’a minima les identités et le mode de vie construits au cours de la vie en tant que personne valide. Ce principe suppose que les rôles et activités habituels, sexués, soient conservés.  Ils n’ont en général pas été remis en question pendant la vie « valide », et ne le sont pas non plus après la survenance de la déficience, dans un moment de bouleversement biographique. La priorisation du travail domestique et la valorisation d’une identité sociale féminine traditionnelle et consensuelle, paraît prémunir ces femmes contre les effets dévalorisants du handicap. La conseillère 1 signale (en d’autres termes) que la division sexuelle du travail, avec pour résultat une sur-assignation à la sphère domestique, peut prévaloir sans questionnement sur le retour à l’emploi ; elle va de soi. Ce traitement est rendu « bienveillamment sexiste » (Glick & Fiske, 1996). Il est renforcé par le mécanisme handicapiste de la (ré)orienation, qui fait obstacle à l’accès des femmes paraplégiques à une plus grande indépendance financière. Lors de l’assignation des femmes paraplégiques à la sphère domestique, il n’est pas fait mention de la pénibilité de leur travail au foyer, cette difficulté paraissant « normale », attachée au travail de la classe des femmes (Delphy, 2013) à laquelle ces femmes appartiennent de fait.

 

La réhabilitation des femmes paraplégiques montre l’effectivité des divisions sexuelle et handicapiste du travail, concomitamment activées. Ces divisions incitent, systématiquement, à diriger aussi bien les hommes que les femmes vers des emplois « féminins » ou « féminisants », comme en témoignent les trajectoires de Philippe, Clément ou Carlo.

 

5.2 La (ré)orientation des hommes au « féminin neutre »

Pour les hommes également, la (ré)orientation s’effectue selon la division handicapiste du travail. Mais pas seulement : la ségrégation horizontale, caractéristique de la division sexuelle du travail, existe aussi pour les hommes. La majorité d’entre eux est (ré)orientée « dans de l’administratif, (...) du dessinateur au comptable, ça peut être aussi le design » (maître socio-professionnel, in Pont, 2018, p. 231). Ils vivent pour la plupart une réassigation genrée, glissant souvent des secteurs de l’industrie et du bâtiment, traditionnellement masculins, vers des travaux de services, plus féminisés. La réhabilitation des hommes se fait à rebours de la division sexuelle du travail. Ils sont (ré)orientés au « féminin neutre » (Pont, 2018, p. 307)[6], selon un modèle qui généralise les caractéristiques infériorisantes du travail féminin (subalternité, sous-rémunération, etc.) à celui de ce groupe d’hommes, entraînant leur déqualification et une dévalorisation de leur identité socio-professionnelle.

 

Parmi nos cinq informateurs, Clément, Philippe et Carlo ont été confrontés à une réassignation au féminin neutre. Carlo, qui était plombier et intervenait sur des chantiers, est devenu employé technique dans l’entreprise qui l’employait avant la survenance de la paraplégie. Si Carlo, « pas trop perturbé » (Carlo, in Pont, 2018, p. 299), apprécie désormais son rôle d’intermédiaire entre ses anciens collègues plombiers et ses supérieurs hiérarchiques, Philippe (nous l’avons vu) a exprimé un fort dépit et son désaccord face à une possible réorientation dans un métier de bureau, qui aurait mis à mal son identité professionnelle masculine développée dans la filière de l’électronique. Quant à Clément, plutôt que vers un métier de bureau, il aurait préféré se réorienter vers le travail social. Les hommes sont généralement réassignés à des métiers féminins de bureau qui déclassent leurs connaissances et compétences acquises le plus souvent dans des domaines traditionnellement masculins. La survenance de la déficience les fait rétrograder vers l’incarnation d’une masculinité subordonnée (Connell, 2014), qui paraît ainsi ne pas entrer en conflit identitaire avec leur (ré)orientation dans un métier féminin.

 

Les effets des (ré)orientations sur l’identité professionnelle, sexuée, des hommes paraplégiques, ne sont pas évoqués par les professionnel-les de l’orientation. Or, la réhabilitation au féminin neutre est susceptible de compliquer la recomposition de leur identité professionnelle et personnelle. Néanmoins, les hommes paraplégiques se voient parfois proposer des reclassements ou des formations dans des secteurs masculins, comme celui de dessinateur industriel (maître socio-professionnel, in Pont, 2018, p. 231), quand bien même il s’agit d’un métier de bureau.

 

Les formations requalifiantes sont octroyées sur la base de présuppositions sur les capacités à conduire une nouvelle trajectoire réussie et durable. Comme le montrent les statistiques suisses sur la distribution, selon le sexe, de mesures professionnelles, ces attributions de compétences paraissent davantage attribuées aux hommes qu’aux femmes paraplégiques. Le modèle patriarcal du soutien de famille masculin, travaillant au plus haut taux d’emploi possible, est reconduit en réhabilitation. Cela se fait pourtant vers des métiers souvent féminins et subalternes. De façon générale, la réhabilitation professionnelle des personnes paraplégiques reproduit la division sexuelle du travail et active concomitamment la division handicapiste du travail, qui sont imbriquées, consubstantielles (Kergoat, 2001) même : elles dirigent les personnes vers des situations professionnelles infériorisées, sur la base d’attributions de capacités limitées. Ces divisions sont sous-jacentes à des traitements de réhabilitation semblables pour les deux groupes de sexe, qui font obstacle à l’autodétermination.

 

6. Conclusion

Les personnes paraplégiques suivent une réhabilitation éducative et professionnelle selon un protocole qui relaie le traitement d’activation vers le travail imposé par l’AI. La politique d’activation de l’AI est prise en tension entre, d’une part, la volonté de réadapter les personnes dans une activité suffisamment rémunératrice pour qu’elle éloigne le risque de précarité et l’octroi d’une rente, et, d’autre part, des reclassements conduits à moindres coûts sur l’ancienne place de travail, voire le retour des femmes à la sphère domestique. La division sexuelle est imbriquée à la division handicapiste du travail, et conduit les personnes vers des métiers estimés adéquats qui sont, pour la plupart, des emplois traditionnellement féminins, mais destinés aux hommes aussi bien qu’aux femmes. L’indépendance financière des personnes est menacée, d’autant plus si elles (surtout les femmes) travaillent à temps (très) partiel.

 

La mission de soutien des professionnel-les de la (ré)orientation relaie certes les principes de l’AI, mais s’actualise dans la co-construction, avec les personnes, d’un projet éducatif ou professionnel. Leur mission oscille entre facilitation du projet et conformité aux injonctions assurantielles paradoxales, ces dernières faisant office d’arbitrages financiers à court terme. Dans leurs pratiques, les professionnel-les de l’orientation reconduisent la division handicapiste mais surtout, nous le pensons, la division sexuelle du travail, car elle est la norme dans la société majoritairement « valide » et patriarcale. Les dimensions sexuées de la réhabilitation constituent un impensé dans le discours des conseillères et du maître socio-professionnel. Les possibilités de réhabilitation sont vues comme limitées en raison du handicap et du traitement assurantiel, mais pas en raison du genre. Si le traitement sexué est parfois relevé, il n’est vu comme inégalitaire ni pour les hommes, ni pour les femmes. Le retour assez fréquent des femmes paraplégiques à la sphère privée, ou la (ré)orientation des hommes au féminin neutre, ne sont pas interrogés en tant que pratiques génératrices d’inégalité. Nous pensons qu’une formation, adressée simultanément aux professionnel-les de l’orientation et aux personnes paraplégiques, pourrait être élaborée sur les bases de la pédagogie féministe inspirée de la pédagogie de libération de Paulo Freire (hooks, 1994). Les conseillers-ères en orientation et les personnes en réhabilitation seraient formées à la co-construction de projet selon une praxis féministe et freirienne. Les deux types d’acteurs-trices seraient conscientisés (Freire, 1980) à l’existence des rapports sociaux, qui sont à l’œuvre aussi bien dans les traitements assurantiels et la réhabilitation, que dans les mondes de l’éducation, de la formation et du travail. En particulier, les conseillères-ers et les personnes paraplégiques pourraient prendre conscience des limitations, impensées mais effectives, exercées sur l’autodétermination par les divisions handicapiste et sexuelle du travail, de sorte que le projet puisse être élaboré au plus près des aspirations et des compétences des personnes paraplégiques. Une telle prise de conscience pourrait étayer les pratiques des conseillères-ers en orientation, et offrir aux personnes des moyens de résistance face à une politique assurantielle aliénante. Car le plus souvent, au lieu d’un projet autodéterminé, les personnes en réhabilitation entreprennent une trajectoire « réaliste et réalisable » évaluée comme la seule possible, mais qui est en réalité elle-même construite sur des systèmes structurels de domination.

 


[1] L’expression « personnes handicapées » fait encore référence à la définition de Thomas (2007) : les personnes porteuses de déficiences, c’est-à-dire de marques biologiques individuelles, sont rendues handicapées par des obstacles sociaux. 

[2] Selon Kergoat (2001), la division sexuelle du travail « a pour caractéristique l’assignation prioritaire des hommes à la sphère productive et des femmes à la sphère reproductive ainsi que, simultanément, la captation par les hommes des fonctions à forte valeur sociale ajoutée (politiques, religieuses, militaires, etc.) ».

[3] En francs suisses (environ 54 000 et 63 000 euros).

[4] Le CFC, ou Certificat fédéral de capacité, est un diplôme qui couronne une formation professionnelle en apprentissage.

[5] Les prénoms d’informateurs-trices sont des pseudonymes, utilisés aux fins d’anonymisation des récits de vie.

[6] Nous construisons ce terme à partir de l’expression de Mosconi (1994), qui définit le savoir scolaire comme un savoir au « masculin neutre » (p. 230) n’incluant en général pas les points de vue féminins sur la connaissance et dans la création de cette dernière.

Exporter l'article
Ecrit par

Pour citer cet article

PONT, E. (2021). « Un projet réaliste et réalisable » : Genre et handicap dans la réhabilitation professionnelle des personnes paraplégiques. Revue GEF (5), 125-135. Repéré à https://revuegef.org

 

Références

Bureau fédéral de l’égalité pour les personnes handicapées BFEH. (2013). L’égalité des personnes handicapées. Dossier thématique « femmes ». Repéré à https://www.edi.admin.ch/ebgb

Centre d’informations AVS/AI (Assurance-vieillesse et survivants et Assurance-invalidité). (2018). Mesures de réadaptation d’ordre professionnel de l’AI. État au 1er janvier 2018. Repéré à https://www.ahv-iv.ch/p/4.09.f

Collet, I. (2016). L’école apprend-elle l’égalité des sexes ? Pour combattre les inégalités à l’école. Paris : Belin, coll. « Égale à égal ».

Connell, R. (2014). Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie. Paris : Éditions Amsterdam.

Delphy, C. (2013). L’ennemi principal. 2. Penser le genre (3e édition). Paris : Éditions Syllepse.

Freire, P. (1980). Pédagogie des opprimés. Bruxelles : Maspero.

Glick, P., & Fiske, S.T. (1996). The Ambivalent Sexism Inventory: Differentiating Hostile and Benevolent Sexism. Journal of Personality and Social Psychology, 70, 491-512. Repéré à https://doi.org/10.1037/0022-3514.70.3.491

hooks, B. (1994). Teaching to Transgress: Education as the Practice of Freedom. New York: Routledge.

Kergoat, D. (2001). Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe. In J. Bisilliat & C. Verschuur, Genre et économie : un premier éclairage (pp. 78-88). Genève : Graduate Institute Publications. Repéré à https://books.openedition.org/iheid/5419?lang=fr

Maruani, M. (2017). Travail et emploi des femmes (5e édition). Paris : La Découverte, coll. « Repères ».

Mosconi, N. (1994). Femmes et savoirs. La société, l’école et la division sexuelle des savoirs. Paris : L’Harmattan.

Mottet, G.M.F, & Pont, E. (2017). La remise au travail des femmes et des hommes paraplégiques. Analyse comparative des statistiques de l'assurance-invalidité pour la Suisse et pour Genève (rapport statistique). Genève : Université de Genève, Section des sciences de l'éducation. https://archive-ouverte.unige.ch/unige:96256 

Office fédéral des assurances sociales OFAS (2011, décembre). Feuille d’information « La révision 6a de l’AI ». Repéré à https://www.bsv.admin.ch/bsv/fr/home/assurances-sociales/iv/reformen-revisionen/iv-revision-6a.html

Oliver, M. (2004). The Social Model in Action: If I Had a Hammer? In C. Barnes & G. Mercer (Eds.), Implementing the Social Model of Disability: Theory and Research (pp. 18-31). Leeds, Royaume-Uni : The Disability Press. Repéré à https://disability-studies.leeds.ac.uk/wp-content/uploads/sites/40/library/Barnes-implementing-the-social-model-chapter-2.pdf

Oliver, M., & Barnes, C. (2012). The New Politics of Disablement. Basingstoke, Royaume-Uni : Palgrave Macmillan.

Organisation mondiale de la Santé OMS, Centre des médias. (2013, 2 décembre). Jusqu’à 500 000 personnes sont victimes de lésions de la moelle épinière chaque année (communiqué de presse). Repéré à https://www.who.int/mediacentre/news/releases/2013/spinal-cord-injury-20131202/fr/ 

Pont, E. (2018). La reconstruction du parcours éducatif et professionnel des personnes paraplégiques à l’aune du handicap et du genre. Des modèles de biographisation comme moyens d’empowerment. Thèse de doctorat en sciences de l’éducation, Université de Genève.

Simon, E. (2012). Écoute active. In M. Formarier & L. Jovic, Les concepts en sciences infirmières (2e éd.) (pp. 310-311). Toulouse : Association de Recherche en Soins Infirmiers. Repéré à https://doi.org/10.3917/arsi.forma.2012.01.0310

Thomas, C. (2007). Sociologies of Disability and Illness: Contested Ideas in Disability Studies and Medical Sociology. Basingstoke, Royaume-Uni : Palgrave Macmillan.

Vouillot, F. (2010). L’orientation, le butoir de la mixite. Revue français de pédagogie, 171, 59-67. Repéré à https://doi.org/10.4000/rfp.1900

Vouillot, F. (2014). Les métiers ont-ils un sexe ? Pour sortir des sentiers battus de l’orientation des filles et des garçons. Paris : Belin, coll. « Égale à égal ».

Wodak, R. (1999). Critical Discourse Analysis at the End of the 20th Century. Research on Language and Social Interaction, 32 (1&2), 185-193.

 

 

Revue GEF

Editeur : Association ARGEF
Parution : Annuelle
Matricule : ISSN 2571-7936
Politique et consignes de la revue
Comment contribuer à la revue
Retourner à la revue
;